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28 octobre 2011

Sur « Pour un humanisme numérique », de Milad Doueihi (Seuil, 2011)

Filed under: culture numérique,Internet — Auteur @ 13 h 57 min
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Milad Doueihi : Pour un humanisme numérique (Seuil, 2011)

 

S’agissant de la culture numérique, il existe quelques livres écrits par des lettrés ignorant à peu tout des techniques sur lesquelles ils s’aventurent à porter des jugements aussi hasardeux que péremptoires. Il existe aussi quantité d’ouvrages écrits par des spécialistes d’Internet qui n’ont pas la moindre idée de la culture classique à laquelle ils opposent mécaniquement la culture numérique. Milad Doueihi (titulaire de la Chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université Laval, Québec) fait partie d’une espèce rare, celle des lettrés qui, parce qu’ils ont fait l’effort d’étudier les techniques numériques, savent de quoi ils parlent quand ils avancent le concept de culture numérique.

Cette dernière expression ne va pas de soi. Milad Dehoui s’attache à montrer qu’elle a un sens. Les techniques numériques, en tant qu’elles constituent un lieu de sociabilité, sont, comme toute grande innovation technique, inséparables d’une culture (et d’une culture qui ne réduit pas à ce que certains lettrés nomment avec condescendance « civilisation technique »). L’auteur désigne par « humanisme théorique » les rapports complexes de cette technique-culture avec la culture héritée du passé, celle qui a régné jusqu’à une époque récente : « L’humanisme numérique… est le résultat d’une convergence entre notre héritage culturel complexe et une technique devenue un lieu de sociabilité sans précédent » (9).

Parler de convergence ne suffit pas. Encore faut-il montrer en quoi elle consiste précisément : une réinterprétation des catégories, objets et comportements hérités de l’antiquité et des Lumières. L’ouvrage s’attache à mettre en évidence quelques-unes de ces réinterprétations, en partant de ce fait fondamental, technique et culturel à la fois, qu’est le passage de l’informatique (le calcul) au numérique (un ensemble de techniques modifiant fortement l’écriture, la communication, l’échange, le savoir, la sociabilité). Les quatre chapitres qui suivent le chapitre introductif étudient certaines de ces réinterprétations (« les liens de l’amitié », la « culture anthologique », « l’oubli de l’oubli » et « l’index et le visage »).

Le lecteur, avant même de découvrir chacun de ces chapitres (et tout particulièrement celui sur la « culture anthologique », qui présente un ensemble d’analyse très fines et très originales), sera sans doute frappé, comme je l’ai été, par la manière dont Milad Doueihi, dans ce livre exigeant (parfois même difficile) réussit à nous faire voir ce que nous avons sous les yeux et que nous ne voyons pas. L’ouvrage suscite l’étonnement, au sens que les philosophes ont donné à ce mot. Qui d’entre nous, pour ne prendre que cet exemple, s’est déjà émerveillé, en transformant une image avec ses doigts sur son Iphone ou son Ipad, de cette convergence nouvelle de l’œil et de la main ? Il faut connaître le statut de l’image dans la culture classique, et être capable de le comparer avec nos pratiques nouvelles en matière d’image, pour voir ce que tout le monde fait et voit sans rien voir…

Le chapitre sur l’amitié et les réseaux sociaux ose partir d’Aristore, de Cicéron et d’autres encore, pour mettre en évidence la réinterprétation de nos concepts et de nos pratiques de l’amitié. C’est parce qu’il sait ce qu’est l’amitié dans la tradition occidentale que Milad Doueihi peut voir, par contraste mais aussi continuité, ce que sont les réseaux sociaux. Plutôt que de résumer ce chapitre, je me contente de citer un passage qui illustre, sur un point particulier, la démarche qui est celle de tout l’ouvrage : « Peut-on ou doit-on tout partager avec son ami, avec ses amis ? Peut-on ou doit-on abandonner toute propriété individuelle au profit de la collectivité ? Ou bien faut-il préserver la propriété individuelle et la soumettre au choix de l’ami ? Derrière ces questions on retrouve les problèmes qui sont en grande partie les nôtres aujourd’hui dans la culture numérique : quels sont les liens entre le partage, l’amitié numérique et le domaine public ? Quelles sont les formes d’échange et l’économie qui les soutient dans le monde de la sociabilité numérique ? Est-ce que l’amitié inaugure une nouvelle ère, avec un nouveau paradigme de la propriété et de la valorisation ? Ou bien s’agit-il tout simplement d’une exploitation économique classique de la mise en forme numérique de l’amitié et de ses extensions par les plates-formes actuelles ? ». Seul un auteur familier à la fois d’Aristote et de Mark Zuckergerg peut poser ces questions philosophiques. Je laisse le lecteur découvrir les riches analyses de ce chapitre (en particulier, du bas de la page 88 au haut de la page 91, celles, très denses, sur ce que pourraient être, avec le Web 3.0, les diverses figures de la sociabilité numérique, et de notre sociabilité tout court).

Le chapitre sur l’anthologie tire sa force de la connaissance que l’auteur a de la pratique anthologique au cours des siècles (outre ce chapitre, on pourra lire, sur ce point, le paragraphe du chapitre I intitulé « De la sagesse biblique au fragment numérique », qui trace en quelques pages une histoire du fragment, de la scholie classique jusqu’au commentaire numérique). Cette culture classique permet à l’auteur de voir que le fragment, omniprésent aujourd’hui dans la culture numérique, n’est plus lié à la rareté de l’information et du savoir, comme il l’a été pendant longtemps, mais à la surabondance de ceux-ci. Le lecteur découvrira, dans le chapitre III, une histoire de l’anthologie et une analyse remarquablement fine des différentes formes de celle-ci. L’anthologie, sous ses figures nouvelles, est bien « la forme et le format par excellence de la civilisation numérique » (106). Il ne m’est pas possible, dans le cadre de ce bref résumé, de rendre compte de toute la richesse de ce chapitre. Je me contente d’attirer l’attention sur ce qui est, pour l’auteur, un corrélat de la forme anthologique : les modifications de l’identité (la transformation de la catégorie d’auteur, l’émergence d’une identité numérique faite de « fragments de personnalité »). À partir de la page 107, cette analyse des figures de l’anthologie et des fragments de la personnalité se nourrit d’une étude très attentive des modifications induites par le cloud computing. Les pages consacrées à Storify, ReadSocial, Qwiki, Wolfran/Alpha ou Quora étayent les hypothèses théoriques de l’auteur, toujours construites à partir d’études empiriques précises.

Signalons, pour finir, dans les derniers chapitres, une analyse très stimulante de l’avatar (page 148), non dépourvue d’humour (l’auteur pose les mêmes questions, concernant l’avatar, que celles que les métaphysiques classiques posaient à propos du sujet et de son âme : « Un avatar a-t-il des droits ? Quel est son destin ? Peut-il mourir ? Ressusciter – surtout qu’il est lui-même l’agent d’une incarnation ? Un avatar plus ou moins autonome, c’est-à-dire mû par des connaissances et un vécu qui ne sont pas exclusivement une extension de son initiateur, a-t-il le droit de se détacher de son créateur, de se libérer et de retrouver une existence autonome ? »). Et une étude remarquable de l’oubli, et du concept de patrimoine (en relation avec le droit à l’oubli, l’auteur dit très justement que « l’oubli est l’impensé et l’impensable de la culture numérique, car il a toujours été considéré comme quelque chose à conquérir », 155).

Bref, ce livre est un vrai régal, malgré sa densité, et parfois le caractère allusif de certains développements ou rapprochements (avec le concept de rugosité chez Mandelbrot, par exemple, dans un paragraphe qui aurait pu être plus explicite).

Ces modestes remarques sont simplement apéritives.

 

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