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28 avril 2013

SUR LES THEORIES DE LA DECROISSANCE

Filed under: écologie,capitalisme,décroissance,Démocratie — Auteur @ 15 h 02 min

Quelques remarques sur les théories de la décroissance, à partir de Serge Latouche : Le pari de la décroissance (Pluriel, 2010) ; Petit traité de la décroissance sereine (Mille et une nuits, 2007) ;  Vers une société d’abondance frugale (Mille et une nuits, 2011) et D. Bayon, F. Flipo et F. Schneider : La décroissance (La découverte, 2012).

Les théories de la décroissance sont un mouvement intellectuel ancien (il a des racines au XVIIIe, avec Malthus), mais qui a repris vigueur avec la crise écologique et la crise économique. C’est un mouvement très contesté de tous côtés, mais influent parce qu’il suscite des questions stimulantes et rencontre des inquiétudes de l’opinion publique (le scepticisme de celle-ci à l’égard du système économique actuel comme à l’égard des réponses officielles qui sont avancées pour sortir de la crise, par exemple le « développement durable » et « la croissance verte », que critiquent de manière très vive les partisans de la décroissance).

Les théoriciens de la décroissance apparaissent ainsi un peu une « mouche du coche » pour tout le monde, et c’est à ce titre qu’on peut leur accorder un intérêt, sans masquer les insuffisances criantes des théories qu’ils présentent.

1) Qu’est-ce que la décroissance ?

Bayon en donne une définition claire : parvenir à prélever moins dans les ressources naturelles. Les théoriciens historiques de la décroissance (Georgescu-Rögen, Boulding, etc.) préconisent la décroissance d’abord sur la base du constat que les ressources naturelles sont limitées. Ils partent du concept physique d’entropie : les prélèvements sur les ressources augmentent le désordre de la nature en dispersant les ressources minières et fossiles de manière irréversible (le pétrole brûlé ne peut pas se reconstituer). Ils étayent l’idée de l’augmentation de l’entropie en s’appuient sur diverses données et concepts, en particulier sur le concept d’empreinte écologique, c’est-à-dire de surface productive nécessaire à une population humaine pour satisfaire ses besoins en ressources et traiter ses déchets, surface qui est en augmentation constante. Cette augmentation constante de l’entropie, ainsi mesurée,  entre en contradiction, pour ces théoriciens, avec les capacités biologiques des territoires.

Il y a, bien sûr, la possibilité du recyclage, mais celui-ci ne va pas sans problèmes (il consomme de l’énergie et de la matière, n’est pas efficace à 100%, n’est pas au même degré efficace pour toutes les ressources, le lithium par exemple). Il y a aussi, bien sûr, d’autres types de ressources, illimitées ou presque (nucléaire) ou renouvelables (solaire, biomasse), mais les théoriciens de la décroissance mettent en évidence d’autres types de limites (la biomasse se heurte au manque de surfaces utilisables, et pour d’autres ressources illimitées ou presque il y a les questions de surfaces utilisables, de stockage, de transport de l’énergie, de recyclage des déchets, etc. ; enfin d’autres ressources comme la fusion nucléaire sont des projets encore vagues). Les théoriciens de la décroissance insistent sur le fait que les partisans de ces nouvelles ressources avancent plus de croyances que d’arguments rationnels : les politiques qu’ils préconisent reposent sur l’espoir que l’on parviendra à maîtriser ses ressources, sur l’idée que l’humanité s’en est toujours tirée jusqu’ici…

Mais les arguments des théoriciens de la décroissance ne se réduisent pas à la constatation de la limite inéluctable des ressources naturelles. Ils insistent aussi sur l’idée que le mode de croissance actuelle ne crée plus aucun progrès. Ce mode de développement produit selon eux non seulement la dégradation de l’environnement, mais aussi le chômage et un développement de plus en plus rapide des inégalités (inégalités devant les dégradations de l’environnement, inégalités  des ressources ; inégalité des modes de vie ; inégalité face au bien-être ou bonheur, etc.). Ils ont enfin recours également à un argument bien connu pour mettre en évidence que le système économique actuel entraîne une régression politique : certaines ressources (nucléaire, par exemple) feraient courir un très grand danger aux libertés, elles impliqueraient une organisation sociale liberticide et policière pour assurer la sécurité des installations, etc.

On voit donc que la théorie de la décroissance est complexe : elle se veut à la fois technique et politique, avec un dosage différent des deux arguments selon les auteurs et courants.

Cela conduit les théoriciens de la décroissance à présenter celle-ci de deux manières différentes: soit comme un impératif de survie (pour ceux dont l’argumentation est plus technique que politique), soit comme un choix de vie, un choix politique et éthique plus et non pas une contrainte technique  (Bayon, 44). Et même ceux qui en font un impératif de survie estiment que la décroissance ne doit pas être passive (comme en période de crise), mais un autre mode d’organisation sociale, qu’elle doit être le choix d’un mode de vie (Bayon cite Gorz, p. 44).

Cette tension à l’intérieur de la théorie donne à la fois plus de poids et moins de poids à leur argumentation. Plus de poids, car quand ils évoquent un choix de vie, et non pas un impératif de survie, il est clair qu’on ne peut plus les accuser d’erreur scientifique, ou de céder trop facilement au catastrophisme écologique ; mais moins de poids en même temps, car si c’est un choix de vie, on peut toujours refuser ce choix pour en faire un autre, et on ne comprend plus alors pourquoi ils affirment que l’on doit passer à la décroissance.

2) Intérêt des théories de la décroissance

Avant de voir les limites de ces théories de la décroissance et les objections qu’elles suscitent, quelques remarques sur l’intérêt qu’elles présentent, à plusieurs titres.

Un premier intérêt de ce mouvement est de nous faire percevoir que la course à la croissance n’est pas une loi de l’histoire, une fatalité, mais un choix humain. Ils s’appuient pour cela, paradoxalement, sur les économistes classiques, qui n’ont jamais considéré la croissance comme une fin en soi (Bayon, 41-43). Ils en viennent à analyser la croissance comme une croyance populaire, analogue à la croyance religieuse (Bayon, 96-97, 110 ; et Latouche, passim). Les théoriciens de la décroissance ont ainsi le mérite d’insister sur le fait que l’histoire est contingente, ouverte (Bayon, 201).

Un deuxième intérêt réside dans leur critique, qui me paraît convaincante, de l’idée selon laquelle la technique trouverait par elle-même automatiquement des solutions (croyance quasi religieuse dans le progrès technique, un postulat avancé sans preuve par Luc Ferry, Allègre et d’autres). Ils dénoncent en particulier tous les discours optimistes qui soutiennent qu’il y aurait un passage de nos sociétés à une société post-industrielle, passage qui ferait s’évanouir les problèmes en réduisant la part de l’industrie (Bayon, 130-1 et 132-3). Ce scepticisme vis-à-vis de ce que Latouche nomme, ironiquement, la « main invisible verte », les conduit à rejeter l’idée selon laquelle le mode de vie de l’Occident serait idéal et généralisable dans une planète surpeuplée. Plus généralement, il y a chez les théoriciens de la décroissance une saine critique des déclarations tonitruantes du type « il faut sauver la planète, nous en avons les moyens », déclarations généralement suivies de très peu d’effets.

Un troisième intérêt réside dans leur critique des économismes qui estiment qu’il suffit de compléter le PIB par des indicateurs de bien-être (Bayon et les autres auteurs du volume considèrent que l’introduction, tout à fait homéopathique d’ailleurs, de ces nouveaux indicateurs, n’a pas eu d’effets concrets jusqu’ici ; mais leur critique est rudimentaire, ils n’entrent pas dans le détail, et les pages que Latouche consacre à ces indicateurs, bien que plus précises, ne présentent pas non plus des analyses très développées).

Il me paraît important de souligner un quatrième intérêt : ils questionnent le concept de « développement durable », de « croissance verte », qui n’a pas toujours des fondements très solides. Ils avancent des arguments techniques (sur les ressources renouvelables, par exemple, on l’a vu), des arguments économiques (Latouche fait une bonne critique de l’idée d’éco-efficience, en rappelant l’importance de l’effet rebond, dans Le pari de la décroissance…, 48-9) et des arguments politiques : le développement durable est souvent un effet d’affichage (Bayon, 45). Latouche fait une bonne critique de l’idée de développement durable, en montrant qu’il s’agit souvent d’un rêve « idéaliste », un rêve de perfection : « développement économiquement efficace, écologiquement soutenable, socialement équitable, démocratiquement fondé, géopolitiquement acceptable, culturellement diversifié » (Latouche, citant une ONG, Le pari…, 115). Quand il ne s’agit pas d’une récupération « réaliste » par le monde des affaires…Bref, le « développement durable » est trop souvent un concept fourre-tout, qui oscille entre le pléonasme (s’il y a un véritable développement, il va de soi qu’il est durable, puisqu’un développement implique une longue durée) soit l’oxymore (une alliance de mots contradictoires).

Dernier intérêt : les partisans de la décroissance sont enfin très critiques vis-à-vis des mouvements politiques verts (surtout en France). Leur critique des verts est parfois acerbe, mais méritée, par exemple quand ils critiquent la « bobo-attitude » (ce n’est pas le yoga et la diététique qui vont sauver la planète, rappellent-ils). Ils sont encore plus critiques vis-à-vis des verts qui estiment compatibles développement durable et capitalisme (« capitalisme vert »), sans avancer cependant beaucoup de preuves.

3) De nombreuses objections

On peut noter d’abord la faiblesse des arguments techniques et économiques chez certains de ces théoriciens (parfois aussi dogmatiques que ceux qu’ils dénoncent, en particulier lorsqu’il s’agit de mettre en doute le concept de développement durable). On peut penser, plus particulièrement, qu’ils sous-estiment considérablement le facteur démographique (l’un d’eux dit que ce ne sont pas les humains qui sont trop nombreux, mais les automobiles, ce qui est un peu court !). D’autres prônent certes  une régulation démocratique et non autoritaire de la démographie, mais les propositions restent à l’état de vœux pieux…Quant à la faiblesse de leurs arguments concernant les effets de la décroissance sur l’emploi, elle est évidente. Le lecteur se reportera à leur diagnostic vague et peu convaincant du chômage (il serait le « résultat logique, direct, du développement économique », Bayon, 177) et à leurs propositions pour le plein emploi (Bayon, 178-180, 188), bien incertaines (la décroissance entraînerait la création massive d’emplois dans le domaine des transports, de l’énergie et de l’habitat…). Et les mesures qu’ils préconisent pour sortir les pays du Sud de la misère sont très peu convaincantes également (ils s’attardent beaucoup plus sur la nécessité de « décoloniser » le Sud, de l’affranchir de la drogue de la croissance, que sur le mode de non-développement qui serait souhaitable dans ces pays). Enfin ils n’envisagent que très rarement un argument que le lecteur soulève immédiatement : que de nombreuses mesures de « vie simple » qu’ils préconisent pourraient être encore plus polluantes que le mode de vie actuel (c’est le mérite de Latouche de dénoncer la naïveté de ceux qui préconisent des initiatives individuelles de retour à la simplicité, qui s’accompagnent souvent d « effets rebonds » et d’« effets pervers » de toutes sortes : on s’installe à la campagne pour produire et manger bio, mais on fait au total beaucoup plus de kilomètres en voiture pour se rendre en villes pour de bons ou moins bons motifs…, Le pari, 105-106). Latouche rappelle, avec Mandeville, que les meilleures vertus privées ne font pas nécessairement la fortune publique…

Une deuxième critique touche ceux qui insistent plus particulièrement sur le fait que la décroissance est un choix de vie : s’il en est ainsi on peut évidemment critiquer ce choix (on peut aimer la frugalité joyeuse, on peut aussi ne pas être tenté par celle-ci). Il est clair que les théories de la décroissance reposent souvent beaucoup plus sur des choix éthiques que sur des considérations écologiques : « l’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir et l’ethos du ludisme sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le local sur le global, l’autonomie sur l’hétéronomie, le goût de la belle ouvrage sur l’efficience productiviste, le raisonnable sur le matériel » (Latouche, Le pari…, 157). Une telle déclaration est très naïve, car elle présente comme un devoir pour tous un mode de vie passablement confus et contestable (car on peut très bien aimer à la fois le travail et le loisir, ou penser que la coopération et la compétition ne doivent pas être opposées mécaniquement, mais articulées, etc. : l’auteur nous enferme dans des alternatives qu’on n’est pas du tout obligé d’accepter, et il présente naïvement ce mode de vie comme une norme universelle évidente !).

Une troisième objection est suscitée par leur théorie de l’aliénation culturelle des masses, très datée et peu convaincante. Les citoyens adhèrent à l’idée de croissance, constatent les théoriciens de la décroissance, et pour expliquer ce fait ils invoquent la « manipulation ». Mais les citoyens sont nettement moins « manipulés » qu’ils ne l’imaginent, beaucoup plus conscients et critiques, et s’ils adhèrent à la croissance c’est qu’ils pensent, à tort ou à raison, qu’elle va dans le sens de leurs intérêts, et qu’ils se méfient des solutions alternatives du type de celles présentées par les théoriciens de la décroissance ou les théoriciens anti-capitalistes. Contrairement à Marx, qui critiquait la politique des sociétés capitalistes en mettant en évidence l’enracinement de celle-ci dans les intérêts de la classe dominante mais aussi des classes dominées (qui si elles souffrent du capitalisme y trouvent également un intérêt par rapport aux modes de vie traditionnels, pré-capitalistes), les théoriciens de la décroissance ont souvent une vision très simpliste de la politique. Leur théorie est une théorie manipulatrice : les dominants imposent une idéologie (Marx jamais n’a dit cela). Latouche dénonce la « colonisation des esprits », qui se fait selon lui par l’éducation, les médias et un mode de vie quotidien imposé, sans jamais voir que si les citoyens adhèrent à la croissance, et non pas à ses propres idées, c’est parce qu’ils y sont amenés sur la base de leurs intérêts, même s’il est clair que ceux-ci peuvent être mal compris. Une telle théorie policière de l’histoire (les masses sont « manipulées ») est très naïve (comme l’est la métaphore de la croissance, par Latouche, comme d’une « drogue » à laquelle les citoyens sont « accros », ce qui appelle, on le verra, une cure de désintoxication).

Une quatrième objection est évidemment celle du risque de l’utopie, quand on voit la pauvreté des solutions concrètes que les théoriciens de la décroissance avancent : la société de décroissance est toujours peinte en termes très vagues et simplistes (voir Bayon, 46). Mais l’utopie est souvent assumée par eux. Latouche estime qu’il n’a pas à proposer d’ « alternative réaliste » (une telle expression est pour lui une « antinomie ») : le faire, ce serait accepter le système économique et politique actuel. Une telle position est bien commode, mais aussi à terme bien inconfortable ! Latouche sort de cette position par un argument bien faible : proposer des alternatives précises, ce serait fermer la porte de l’avenir, couper les ailes au mouvement social à qui il appartient de formuler des solutions multiples). La théorie de la décroissance n’est donc pas vraiment une théorie, ses concepts ne sont pas vraiment des concepts, et le mot décroissance est  simplement un mot d’ordre-choc (un « concept-obus » dit Ariès) destiné à réveiller le peuple et à ouvrir à nouveau l’avenir, une « matrice autorisant un foisonnement d’alternatives » (Le pari…, 149). L’argument sent le sophisme : le théoricien qui ne veut pas ou ne peut pas mettre les mains dans le cambouis justifie comme il peut son impuissance…

Une autre objection naît du constat que comme tous les utopistes, les théoriciens de la décroissance ont un rapport très compliqué à la démocratie. Leur interprétation de la démocratie représentative est très faible et très contestable. Bayon se demande, sans le moindre humour, si l’on peut encore appeler démocratique une société où les citoyens passent quatre heures devant leur téléviseur (207), et il affirme que la démocratie représentative a été inventée pour réduire à néant les espoirs démocratiques nés de la Révolution française (207). Ils débouchent souvent, sur la base d’une telle interprétation, sur un populisme naïf (il ne faut pas écouter les sondages, ni les gouvernants élus démocratiquement, mais « le cri du cœur du paysan guatémaltèque » (192). Parfois se dessinent même des tendances franchement autoritaires et antidémocratiques : « l’argument de la démocratie revient à imposer la paix sociale et le silence » (216). Rappelons qu’en France il y a des Verts, Y. Cochet, par exemple, qui appellent un État d’exception pour faire face à une situation d’exception ; d’autres auteurs de cette tendance développent des arguments paternalistes : il faut une dictature écologique pour notre bien (Latouche cite plusieurs d’entre eux aux pages 267 et suivantes, Le pari…). On comprend que de nombreux commentateurs aient attiré l’attention sur le fait que les partisans de la décroissance font courir un risque à la démocratie : il faudrait un État totalitaire pour mettre en place la société qu’ils préconisent. Et quand ils ne tombent pas dans ce travers, ils rêvent de réveiller le peuple, de « libérer l’initiative populaire » par leurs écrits, de manière bien utopique et peu convaincante (Bayon, 231). Bayon, Flipo et Schneider concluent de manière désabusée et naîve : « quels mouvements populaires semblent prêts à porter de telles revendications ? pour l’heure, très peu, mais est-ce une raison suffisante pour abdiquer à jamais toute réflexion et lutte dans ce domaine ? » (229). Ou alors, comme Latouche, ils préconisent une démocratie plus ou moins directe sur base locale (une relocalisation de la politique, Le pari…, 273).

Mais même lorsqu’ils se tiennent à distance de l’idée d’une dictature écologique, comme c’est le cas de Latouche, les théoriciens de la décroissance gardent un rapport difficile à la démocratie, car ils se heurtent à la question de la phase de transition entre croissance et décroissance : comment convaincre les citoyens drogués par la croissance d’adopter la décroissance ? Pour les guérir, Latouche n’hésite pas à préconiser une contre-manipulation, contre-information, véritable cure de désintoxication visant à délégitimer les valeurs et les idéologies dominantes et à développer une « éducation à la décroissance » (Le pari…, 169). De telles déclarations et d’autres, pires encore, chez d’autres auteurs, font froid dans le dos. Latouche formule finalement très bien le cercle dans laquelle s’enferme toute pensée utopique, cercle qui conduit à une contre-manipulation très peu démocratique : « La société de décroissance décolonise l’imaginaire, mais la décolonisation qu’elle engendre est requise au préalable pour la construire » (Le pari…, 180).

Enfin, certains d’entre eux développent le thème assez effrayant lui aussi de la « pédagogie des catastrophes ». Ils estiment que les catastrophes majeures (climat, nucléaire, etc.) finiront par réveiller les citoyens. De là à appeler les catastrophes de leurs vœux, il n’y a souvent qu’un pas, que franchit souvent Latouche (Le pari…, 279 : « pour réaliser la nécessaire décolonisation de l’imaginaire et gagner le pari de la décroissance, on peut très largement compter sur la pédagogie des catastrophes »). Ce concept de pédagogie des catastrophes est un détournement très critiquable d’un concept beaucoup plus subtil du philosophe allemand Hans Jonas (qui parlait d’une « heuristique de la peur » et voulait dire par là qu’il vaut mieux prêter l’oreille aux prophètes de malheur qu’aux prophètes du bonheur).

Une autre objection est avancée par des critiques des théoriciens de la décroissance qui mettent en rapport ces théories avec la crise économique actuelle. L’une d’entre elles est avancée par Bruckner, dans Le Monde (21/04/2013) : « Nous demander de chérir l’indigence comme notre bien le plus précieux, vanter «  la frugalité heureuse « , c’est, sous couleur de sauver la planète, vouloir plier les populations à la nouvelle donne économique qui pénalise les classes populaires et moyennes. Nous sommes déjà en décroissance, elle s’appelle la récession et n’apporte que détresse et malheurs. Ne commettons pas un contresens fondamental : ce n’est pas l’argent qui est fou, c’est son absence ».

Je terminerai par une dernière objection, qui rend à mes yeux très fragiles toutes les thèses avancées par ces théoriciens de la décroissance, même si je ne sous-estime pas la portée critique de leurs théories. On a vu qu’ils dénoncent sans cesse la croissance comme une croyance. Ils se définissent comme des non-croyants, des scientifiques détenant une théorie critique de l’économie débarrassée de toute trace de croyance et d’illusion : « nous devrions parler d’a-croissance, comme on parle d’athéisme », il nous faut devenir des « athées de la croissance et de l’économie » (Le pari…, vi). Et ils n’ont certainement pas tort quand ils traquent ce qu’il peut y avoir de croyance quasi religieuse dans l’idée que l’histoire est en progrès constant, et que ce progrès sera amené par la croissance :

Toute cette argumentation repose sur une croyance sans faille dans le progrès. Le rapport de la National Science Foun­dation de 2002, intitulé Converging Technologies for Improving Human Performances, illustre parfaitement le «délire» de la solution scientifique. Il ne promet rien moins que le bien-être matériel et spirituel universel, la paix mondiale, l’interaction pacifique et mutuellement avantageuse entre les humains et les machines intelligentes, la disparition complète des obstacles à la communication généralisée – en particu­lier ceux qui résultent de la diversité des langues -, l’accès à des sources d’énergie inépuisables, la fin des soucis liés à la dégradation de l’environnement. Et, finalement, «la marche vers un degré supérieur de compassion et d’accomplisse­ment». Tout cela grâce au couplage des nanotechnologies, des biotechnologies, des technologies de l’information et des sciences cognitives (Latouche, 51).

L’ennui, c’est ce que Latouche et les autres théoriciens de la décroissance perçoivent bien la croyance chez les autres, mais ne la voient absolument pas chez eux. Aveuglement certes fréquent, mais particulièrement massif ici… Il suffit de lire le début d’un livre de Latouche (Le pari…, I) pour voir à quel point l’auteur enrobe les faits les plus hétéroclites (faits d’ailleurs souvent préalablement interprétés) dans tout un récit, celui de la crise de notre civilisation, qui, pour clair qu’il soit, n’en est pas moins contestable, car il n’est pas évidemment pas le seul possible. Latouche n’a pas le moindre recul critique par rapport à ce récit, qui constitue non pas la conclusion d’une recherche empirique toujours critique à l’égard de ses hypothèses, mais un axiome a priori, dont il part pour construire la suite de ses analyses. Bref, une croyance, tout aussi « religieuse » (pour reprendre un de ses mots) que les croyances qu’il dénonce :

Nous avons l’effarant privilège d’assister en direct à l’effondrement de notre civilisation. Pour beaucoup, la date emblématique du 11 septembre 2001 marque, avec l’écrou­lement des twins towers, la fin du rêve occidental. Mais on peut en repérer de nombreux signes avant-coureurs : dans la crise culturelle depuis mai 68, la crise écologique depuis 1972 avec le premier rapport au Club de Rome, et la crise sociale depuis 1986 avec la politique ultralibérale Reagan/ Thatcher. La nouvelle crise, née durant l’été 2007 de l’écla­tement de la bulle financière américaine des subprimes, est celle de l’économie mondiale, en dépit des affirmations contraires des responsables de l’oligarchie politico-écono­mique. En fait, il s’agit du prolongement de la crise du mode de régulation keynéso-fordiste ouverte en 1974, dont les effets ont été retardés de trente ans grâce, entre autres, à l’habileté diabolique du responsable de la Banque Fédé­rale américaine, Alan Greenspan. C’est ainsi que depuis 30 ans, les coûts de la croissance augmentaient plus vite que ses bénéfices. Mais depuis octobre 2008 et la chute de la banque Lehman Brothers, comment nier l’évidence d’une crise économique de première grandeur ? Aujourd’hui, toutes ces crises se bousculent, se cumulent et créent une situation inédite : la crise du « turbo capitalisme » est une crise de civilisation.

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