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11 novembre 2011

28 octobre 2011

Sur « Pour un humanisme numérique », de Milad Doueihi (Seuil, 2011)

Filed under: culture numérique,Internet — Auteur @ 13 h 57 min
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Milad Doueihi : Pour un humanisme numérique (Seuil, 2011)

 

S’agissant de la culture numérique, il existe quelques livres écrits par des lettrés ignorant à peu tout des techniques sur lesquelles ils s’aventurent à porter des jugements aussi hasardeux que péremptoires. Il existe aussi quantité d’ouvrages écrits par des spécialistes d’Internet qui n’ont pas la moindre idée de la culture classique à laquelle ils opposent mécaniquement la culture numérique. Milad Doueihi (titulaire de la Chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université Laval, Québec) fait partie d’une espèce rare, celle des lettrés qui, parce qu’ils ont fait l’effort d’étudier les techniques numériques, savent de quoi ils parlent quand ils avancent le concept de culture numérique.

Cette dernière expression ne va pas de soi. Milad Dehoui s’attache à montrer qu’elle a un sens. Les techniques numériques, en tant qu’elles constituent un lieu de sociabilité, sont, comme toute grande innovation technique, inséparables d’une culture (et d’une culture qui ne réduit pas à ce que certains lettrés nomment avec condescendance « civilisation technique »). L’auteur désigne par « humanisme théorique » les rapports complexes de cette technique-culture avec la culture héritée du passé, celle qui a régné jusqu’à une époque récente : « L’humanisme numérique… est le résultat d’une convergence entre notre héritage culturel complexe et une technique devenue un lieu de sociabilité sans précédent » (9).

Parler de convergence ne suffit pas. Encore faut-il montrer en quoi elle consiste précisément : une réinterprétation des catégories, objets et comportements hérités de l’antiquité et des Lumières. L’ouvrage s’attache à mettre en évidence quelques-unes de ces réinterprétations, en partant de ce fait fondamental, technique et culturel à la fois, qu’est le passage de l’informatique (le calcul) au numérique (un ensemble de techniques modifiant fortement l’écriture, la communication, l’échange, le savoir, la sociabilité). Les quatre chapitres qui suivent le chapitre introductif étudient certaines de ces réinterprétations (« les liens de l’amitié », la « culture anthologique », « l’oubli de l’oubli » et « l’index et le visage »).

Le lecteur, avant même de découvrir chacun de ces chapitres (et tout particulièrement celui sur la « culture anthologique », qui présente un ensemble d’analyse très fines et très originales), sera sans doute frappé, comme je l’ai été, par la manière dont Milad Doueihi, dans ce livre exigeant (parfois même difficile) réussit à nous faire voir ce que nous avons sous les yeux et que nous ne voyons pas. L’ouvrage suscite l’étonnement, au sens que les philosophes ont donné à ce mot. Qui d’entre nous, pour ne prendre que cet exemple, s’est déjà émerveillé, en transformant une image avec ses doigts sur son Iphone ou son Ipad, de cette convergence nouvelle de l’œil et de la main ? Il faut connaître le statut de l’image dans la culture classique, et être capable de le comparer avec nos pratiques nouvelles en matière d’image, pour voir ce que tout le monde fait et voit sans rien voir…

Le chapitre sur l’amitié et les réseaux sociaux ose partir d’Aristore, de Cicéron et d’autres encore, pour mettre en évidence la réinterprétation de nos concepts et de nos pratiques de l’amitié. C’est parce qu’il sait ce qu’est l’amitié dans la tradition occidentale que Milad Doueihi peut voir, par contraste mais aussi continuité, ce que sont les réseaux sociaux. Plutôt que de résumer ce chapitre, je me contente de citer un passage qui illustre, sur un point particulier, la démarche qui est celle de tout l’ouvrage : « Peut-on ou doit-on tout partager avec son ami, avec ses amis ? Peut-on ou doit-on abandonner toute propriété individuelle au profit de la collectivité ? Ou bien faut-il préserver la propriété individuelle et la soumettre au choix de l’ami ? Derrière ces questions on retrouve les problèmes qui sont en grande partie les nôtres aujourd’hui dans la culture numérique : quels sont les liens entre le partage, l’amitié numérique et le domaine public ? Quelles sont les formes d’échange et l’économie qui les soutient dans le monde de la sociabilité numérique ? Est-ce que l’amitié inaugure une nouvelle ère, avec un nouveau paradigme de la propriété et de la valorisation ? Ou bien s’agit-il tout simplement d’une exploitation économique classique de la mise en forme numérique de l’amitié et de ses extensions par les plates-formes actuelles ? ». Seul un auteur familier à la fois d’Aristote et de Mark Zuckergerg peut poser ces questions philosophiques. Je laisse le lecteur découvrir les riches analyses de ce chapitre (en particulier, du bas de la page 88 au haut de la page 91, celles, très denses, sur ce que pourraient être, avec le Web 3.0, les diverses figures de la sociabilité numérique, et de notre sociabilité tout court).

Le chapitre sur l’anthologie tire sa force de la connaissance que l’auteur a de la pratique anthologique au cours des siècles (outre ce chapitre, on pourra lire, sur ce point, le paragraphe du chapitre I intitulé « De la sagesse biblique au fragment numérique », qui trace en quelques pages une histoire du fragment, de la scholie classique jusqu’au commentaire numérique). Cette culture classique permet à l’auteur de voir que le fragment, omniprésent aujourd’hui dans la culture numérique, n’est plus lié à la rareté de l’information et du savoir, comme il l’a été pendant longtemps, mais à la surabondance de ceux-ci. Le lecteur découvrira, dans le chapitre III, une histoire de l’anthologie et une analyse remarquablement fine des différentes formes de celle-ci. L’anthologie, sous ses figures nouvelles, est bien « la forme et le format par excellence de la civilisation numérique » (106). Il ne m’est pas possible, dans le cadre de ce bref résumé, de rendre compte de toute la richesse de ce chapitre. Je me contente d’attirer l’attention sur ce qui est, pour l’auteur, un corrélat de la forme anthologique : les modifications de l’identité (la transformation de la catégorie d’auteur, l’émergence d’une identité numérique faite de « fragments de personnalité »). À partir de la page 107, cette analyse des figures de l’anthologie et des fragments de la personnalité se nourrit d’une étude très attentive des modifications induites par le cloud computing. Les pages consacrées à Storify, ReadSocial, Qwiki, Wolfran/Alpha ou Quora étayent les hypothèses théoriques de l’auteur, toujours construites à partir d’études empiriques précises.

Signalons, pour finir, dans les derniers chapitres, une analyse très stimulante de l’avatar (page 148), non dépourvue d’humour (l’auteur pose les mêmes questions, concernant l’avatar, que celles que les métaphysiques classiques posaient à propos du sujet et de son âme : « Un avatar a-t-il des droits ? Quel est son destin ? Peut-il mourir ? Ressusciter – surtout qu’il est lui-même l’agent d’une incarnation ? Un avatar plus ou moins autonome, c’est-à-dire mû par des connaissances et un vécu qui ne sont pas exclusivement une extension de son initiateur, a-t-il le droit de se détacher de son créateur, de se libérer et de retrouver une existence autonome ? »). Et une étude remarquable de l’oubli, et du concept de patrimoine (en relation avec le droit à l’oubli, l’auteur dit très justement que « l’oubli est l’impensé et l’impensable de la culture numérique, car il a toujours été considéré comme quelque chose à conquérir », 155).

Bref, ce livre est un vrai régal, malgré sa densité, et parfois le caractère allusif de certains développements ou rapprochements (avec le concept de rugosité chez Mandelbrot, par exemple, dans un paragraphe qui aurait pu être plus explicite).

Ces modestes remarques sont simplement apéritives.

 

2 octobre 2011

Sur « Le sacre de l’amateur », par Patrice Flichy (Seuil, 2010)

Sur la base d’une description fine de la pratique des amateurs, l’auteur s’attache à mettre en évidence, à l’encontre à la fois de ceux qui saluent la revanche des amateurs (la victoire sur les experts de « l’intelligence collective ») et de ceux qui craignent que l’amateur médiocre se substitue au professionnel talentueux, que les compétences des amateurs se développent indépendamment de celles des experts mais permettent de dialoguer avec ceux-ci et parfois de les contredire (par la construction de contre-expertises).

Les pratiques des amateurs, qui ne sont pas propres à nos sociétés, prennent aujourd’hui une importance particulière et des formes nouvelles. Elles sont rendues possibles par l’accroissement du niveau moyen de l’instruction et les nouveaux outils offerts par Internet. Leur étude sociologique montre clairement que les amateurs, dont les figures sont diverses (l’artisan, celui qui réalise, n’est pas le connaisseur, celui qui apprécie) n’entendent pas rivaliser avec les experts mais développer une « expertise ordinaire », fondée sur l’expérience et l’échange. Le monde des amateurs est plus, selon P. Flichy, celui de l’entre-deux que du mélange : « l’amateur se tient à mi-chemin de l’homme ordinaire et du professionnel, entre le profane et le virtuose, l’ignorant et le savant, le citoyen et l’homme politique » (11).

L’auteur étudie tour à tour les pratiques des amateurs dans le champ des arts, de la politique et de la connaissance.

Je me contente de signaler, dans le chapitre consacré aux arts, les analyses fines et suggestives que l’auteur fait d’une pratique bien connue, mais souvent mal comprise, celle des fans (cf. les pages sur la « réception créatrice » qui caractérise cette pratique, proche de celles que l’on peut rencontrer dans les cultures préindustrielles, où les contes, par exemple, pouvaient être réappropriés en permanence par les auditeurs et lecteurs). Le lecteur philosophe ou juriste trouvera dans ce chapitre des analyses permettant de nourrir la réflexion sur le brouillage des catégories qu’opèrent les pratiques des amateurs. La pratique des fans a pour conséquence, par exemple, que « les producteurs ne créent plus des œuvres, mais des univers ; l’auteur devient un world maker » (33) ; « les frontières entre production et réception s’effacent, comme entre le spectacle et la vie » (42).

Le chapitre consacré à la politique est tout aussi stimulant. L’auteur est particulièrement sensible au caractère multiple du nouvel espace public qui résulte des pratiques d’amateurs dans le champ politique (l’amateur peut intervenir pour s’exprimer ou débattre, mais il peut aussi chercher à mettre en place de nouvelles formes d’action). L’auteur consacre des pages brèves mais éclairantes à la première forme (qu’il nomme « l’amateur de politique », par opposition à celle de « l’engagement en amateur »), en distinguant différents registres (celui du témoignage et de la sociabilité, celui de la résolution des problèmes publics par le débat). Attentif à la nouveauté de ces formes, les décrivant précisément, l’auteur se garde cependant de les idéaliser, comme en témoignent les pages consacrées aux « différentes formes de débat public » (50-54). Le débat public des amateurs est certes souvent loin de correspondre aux normes idéales du débat démocratique, telles qu’elles ont été formulées par Habermas, par exemple. Mais elles nous rappellent que la démocratie est souvent plus conflictuelle et plus passionnée que ne le pensent les théoriciens de l’espace public comme lieu d’échange d’arguments rationnels (je renvoie le lecteur à la remarquable page 52). P. Flichy conclut en rappelant que « le vrai pouvoir reste celui des élus, des experts-spécialistes et des journalistes professionnels » (63) et que la démocratie réticulaire et les médias citoyens sont au mieux des compléments. Mais ces compléments constituent autant de contre-pouvoirs indispensables à la démocratie contemporaine : « il y a là une forme modeste mais capitale d’action politique » (63).

Concernant le champ de la connaissance, le lecteur pourra découvrir des analyses particulièrement intéressantes sur la contre-expertise scientifique (par Wikipédia, par exemple) ; sur la collaboration entre médecins et malades (grâce à des logiciels permettant d’incorporer et d’agréger les données fournies par les amateurs, en l’occurrence les malades) ; sur la « recherche en plein air » (nécessitant des observations in situ, pour lesquelles les pratiques des amateurs sont précieuses) dans les domaines de l’informatique, de la botanique ou de l’ornithologie : « ce que le savoir local perd en universalité, il peut le gagner en précision et en capacité de description » (78) ; sur les « conférences de consensus » dans le traitement des questions concernant les risques globaux (les analyses que l’auteur leur consacre,  aux pages 83-84, sont particulièrement précises et nuancées). L’auteur, ici comme dans l’ensemble de l’ouvrage, ne cache pas les tensions et les incompréhensions, mais il se garde aussi bien de rejeter ces nouvelles pratiques que de les idéaliser.

Il ressort de ce livre qu’Internet, principal vecteur de ces nouvelles pratiques d’amateurs, ne signifie ni la disparition des experts (médecins, scientifiques, etc.), ni celle des médiateurs (documentalistes, journalistes, enseignants, etc.). Concernant ces derniers, Internet n’est pas « le média de l’abolition de la médiation », malgré ce que l’on nomme l’intermédiation (l’agrégation des multiples apports des amateurs par un programme), mais le métier des médiateurs, comme celui des experts, est profondément transformé. Les internautes ne sont qu’une part de l’intermédiation, l’autre part est constituée par les spécialistes de la médiation, qui sélectionnent l’information en dialogue avec les amateurs.

Patrice Flichy résume en quelques mots, dans sa conclusion, la thèse sur laquelle son étude des nouvelles pratiques des amateurs débouche :

« Dans les domaines où il s’est forgé des compétences, l’amateur peut exceptionnellement remplacer l’expert, mais il lui importe surtout de constituer sa propre opinion et de la défendre. Il peut accéder à une masse d’informations qui lui étaient inconnues auparavant : grâce à elles, il est capable de tenir un discours critique, d’évaluer la position de l’expert-spécialiste par rapport à son expérience ou à ses propres pratiques. Il acquiert ainsi les ressources et la confiance qui lui permettent de se positionner par rapport au professionnel, de l’interroger, de le surveiller, voire de le contester en lui tenant un discours argumenté sur ses opinions. L’amateur fait descendre l’expert-spécialiste de son piédestal, refuse qu’il monopolise les débats publics, utilise son talent ou sa compétence comme un instrument de pouvoir » (89).

25 juin 2011

Sur « Réponses à Hadopi » de J. Branco

Quelques réflexions sur deux ouvrages récents consacrés à Hadopi : Réponses à Hadopi, de J. Branco (Capricci, 2010) et Lutte contre le téléchargement illégal, par E. Derieux et A. Granchet (Lamy, 2010).

Il est difficile d’imaginer contraste plus grand entre le premier ouvrage, pamphlet dogmatique et naïf, et le second, étude documentée, argumentée et nuancée dans ses conclusions, dans l’ensemble sceptiques quant à l’efficacité d’Hadopi.

J. Branco (cofondateur de la plate-forme Création Public Internet) a visiblement le plus grand mal à imaginer que quelqu’un puisse ne pas être de son avis. Les défenseurs d’Hadopi se rangent en fait pour lui soit dans la catégorie des exploiteurs soit dans celle des ignorants. La première catégorie comprend, entre autres, les « sociétés d’auteurs et grands groupes », qui n’ont d’autre objectif que de rançonner le consommateur. L’auteur ne s’embarrasse pas d’arguments à leur propos, il préfère mobiliser les attaques ad hominem (en rapportant des ragots de cocktails sur le salaire de tel ou tel ou le luxe dans lequel vivrait telle ou telle société de défense des ayants droit, ou des insinuations sur l’âge avancé des artistes ayant signé une pétition en faveur d’Hadopi, etc.). Quant à la catégorie des ignorants, elle englobe tous ceux, mis à part ceux figurant dans la catégorie précédente, qui ne partagent pas l’avis de l’auteur : le Parlement a voté la loi Hadopi « sans disposer de l’information lui permettant de voter en conscience » ; les sociétés d’auteurs, du moins celles qui sont honnêtes, « n’auraient jamais dû appuyer une telle erreur » ; les artistes du cinéma ont été empêchés « de se prononcer en connaissance de cause » ; l’industrie musicale « commet l’erreur historique et presque [sic]  mortelle de réduire considérablement son offre au tournant du siècle – plusieurs mois avant la démocratisation du partage » ; le gouvernement « se réclame d’un moment qu’en vérité il ne comprend pas », etc. Résumons : « ni les pouvoirs publics ni les principaux pouvoirs économiques et artistiques n’ont pour l’heure pris en compte cette révolution » (le numérique). Cela fait du monde ! Mais qui pourrait arrêter celui qui détient la vérité ? Certes, il est difficile de penser que les agents sociaux ignorent leurs véritables intérêts. Mais on peut toujours s’en sortir en en faisant des « alliés objectifs du projet de loi » (37). On aurait pu croire ce vocable révolu… Mais non : Costa-Gravas entre dans cette catégorie, en compagnie de « vieilles gloires, très qualité française » et de « machines à blockbusters ».

L’idée selon laquelle tous ceux qui ne sont pas de mon avis sont dans l’erreur conduit, ici comme ailleurs, à de nombreuses contorsions. Comment expliquer que les grands groupes cinématographiques, qui selon l’auteur (qui ne s’embarrasse pas d’études empiriques) ont intérêt au piratage, l’ignorent? C’est qu’en fait ils le savent mais ont peur d’autre chose (que le buzz de ceux qui pratiquent le téléchargement illégal remette en cause « les machines du marketing », le contrôle des attachés de presse, des avant-premières et des teasings « ou même la critique », 55). La stratégie argumentative – si l’on peut parler ainsi – est claire : on peut toujours essayer de retomber sur ses pieds, même quand on vient de faire une voltige périlleuse et maladroite…

Dogmatique, l’ouvrage l’est, à l’évidence. Mais le plus étonnant est la naïveté et légèreté dont fait preuve l’auteur, presque à chaque page. Passons sur les formules qui ont sans doute échappé à l’auteur : telle ou telle mesure envisagée par le Parlement « ferait de la Chine un paradis des libertés informatiques comparé à la France ». Mais comment comprendre qu’on puisse, à quelques pages d’intervalle, accuser une loi d’être liberticide et affirmer en même temps qu’elle est dénuée de toute efficacité, qu’elle est une loi mort-née ? Comment peut-on affirmer, sans la moindre preuve, que le cinéma ne subit « aucun contrecoup visible » du fait téléchargement illégal, que « les copies téléchargées n’entraînent pas de dépenses supplémentaires pour les ayants droit, la copie n’étant pas dérobée à son fabricant mais effectuée par le particulier lui-même » (avec le même argument on peut justifier toute contrefaçon), que les efforts pour développer l’offre légale sont inexistants, que le streaming légal n’a pas d’avenir économique (on peut le penser, mais encore faut-il avancer des arguments en faveur de cette affirmation), etc.

Il est clair, quand on lit attentivement ce livre, que ces naïvetés ont une racine commune, qui affleure à plusieurs reprises : « la culture est devenue subitement un marché symétrique où l’offre, court-circuitant les filtres de l’industrie, provient toujours plus des consommateurs eux-mêmes » (49), « quelques acteurs décidaient hier ce qui devait être produit et diffusé ; aujourd’hui, ce sont les consommateurs qui, par le biais des réseaux parallèles, redistribuent les produits » (56). Ce primat du consommateur est posé à chaque instant dans l’ouvrage, et il y prend le statut d’une véritable loi de l’histoire (le téléchargement illégal est un fait irréversible, comme l’est pour l’auteur la diffusion illégale des documents diplomatiques et politiques). Il est étroitement lié à la thèse d’un déterminisme par la technique (ce sont les développements de celle-ci qui rendent le téléchargement illicite et la fuite inéluctables) et d’une profonde sous-estimation du politique (« les gouvernements seront toujours perdants (…) à preuve l’affaire Wikileaks »).  Cet étrange libéralisme – qui n’en est pas un, bien que le discours se réclame à chaque instant de la liberté – me semble bien en fait n’être que l’habillage d’une brutale affirmation : seuls les intérêts du consommateur comptent. Il est bien difficile de donner un nom à cette idéologie, apparemment libérale, en réalité populiste et techniciste à la fois.  Mais ses traits sont clairs : jamais l’auteur ne parvient à penser que nos sociétés sont des sociétés complexes, où les intérêts (ceux des consommateurs, ceux des éditeurs, ceux des auteurs…) sont réellement divers ; jamais il ne parvient à penser que la politique consiste à harmoniser, ou souvent simplement à arbitrer, entre ces conflits, comme cela a été fait avec Hadopi (dont je ne dis pas qu’elle soit la seule ou la meilleure des solutions).

Une fois posé ce primat du consommateur (dont on se demande bien, tel qu’il est formulé, quelle place il laisse aux auteurs), il ne reste plus à l’auteur qu’à osciller entre les vœux pieux (« il sera donc nécessaire d’élaborer un pacte de confiance entre les pouvoirs publics, les industries culturelles et les internautes et citoyens, afin d’aboutir à une législation contenue de comportements aujourd’hui irréversibles, contre compensation en bonne et due forme ») et un dirigisme old style qui pointe clairement son nez à la fin de l’ouvrage. L’auteur se présente comme un fervent défenseur de la licence globale. Pourquoi pas ? L’expression recouvre des réalités très différentes et il existe des versions solides et défendables de celle-ci. Mais à aucun moment l’auteur n’envisage les objections de principe à cette licence, pourtant bien connues (dans un tel système tout le monde paie pour le comportement de quelques-uns, et cette solution peut à terme dénaturer les fondements mêmes de la propriété intellectuelle et du droit d’auteur) et ne tente d’y répondre. Il se contente de proposer une licence globale (qui serait un « service public », à l’instar du téléphone et du haut débit, sic, 67 !) dont la description laisse rêveur : « les sommes seront redistribuées aux ayants droit selon une base proportionnelle au nombre de téléchargements, mesurés par des sondages, et complétée par une redistribution favorisant la diversité culturelle. Cette base pourra être lissée avec un aplatissement de la courbe de redistribution des ayants droits au profit des ayants droit les moins reconnus… » (passons sous silence l’usine à gaz encore plus baroque que l’auteur invente, à la page 69, pour le cinéma). L’auteur reconnaît que cette construction hasardeuse aurait des conséquences et des effets pervers (par exemple la disparition de la VOD de masse, « marché de toute façon peu profitable aujourd’hui et quasi inexistant ») mais semble faire confiance à un État qui aura cessé de « de répondre par à-coups aux desiderata industriels et prendra enfin ses responsabilités ».

Ce n’est pas le moindre paradoxe de cet ouvrage qu’après une charge d’allure libertaire, dans un style assez fréquent dans certains milieux d’Internet, il retombe finalement dans un vague et plat dirigisme. L’Etat vient finalement sanctionner et achever l’évolution inéluctable de l’histoire…

L’interview de Jean-Luc Godard, qui clôt le volume, est rafraîchissante. L’interviewé (quel âge a-t-il, au fait ?) y roule dans la farine l’intervieweur, en déclarant, à la cantonade, que « le seul droit de l’auteur, c’est son devoir de créer », ou que « je n’ai pas grand avis sur la loi Hadopi, qui est ridicule et criminelle », ou encore que « les tableaux devraient circuler… une semaine chez chacun, pour qu’on ait le temps de les voir ».

Quelques mots sur l’autre ouvrage, celui d’E. Derieux et d’A. Granchet, Lutte contre le téléchargement illégal (Lamy, 2011). C’est, en 200 pages d’une grande clarté, un exposé à la fois simple et profond des faits et de tous les arguments relatifs au téléchargement illégal. Leur jugement n’est pas tendre : « ce dispositif juridique spécifique de lutte contre le téléchargement illégal, qui n’est pourtant qu’une contrefaçon parmi d’autres, risque de s’avérer tout aussi inadapté et inefficace » (196). Mais il est fondé. Il vient en conclusion d’une argumentation ouverte, confrontant prudemment les divers points de vue et ne perdant jamais de vue les faits. Question de méthode et d’honnêteté intellectuelle…

15 juin 2011

Sur « Cultures du numérique » (Communications, n°88, 2011)

Le récent numéro de Communications (n°88, 2011), dont le maître d’œuvre est Antonio A. Casilli (Centre Edgar-Morin HAC EHESS/ CNRS) a, entre autres mérites, celui de sortir des sentiers battus. On y trouvera des approches inattendues de la culture numérique (une description fine de l’e-santé, par D. Dupagne, par exemple, ou une synthèse sur le Net art, par J.P. Fourmentraux) ainsi que de très bons articles sur des thèmes plus classiques mais traités de manière à la fois synthétique et, parce que nuancée, nouvelle (« Édition électronique », par P. Mounier et M. Dacos, « Administration électronique », par P. Dagiral, « Prosumer », par G. Beaudouin, qui analyse avec précision les nouvelles formes de consommation-production). Tout au plus peut-on regretter que certains phénomènes qui commencent à être ici et là étudiés, par exemple la violence sur Internet (cf. le récent The Offensive Internet, de M. Nussbaum et S. Levmore), ou encore la cybercriminalité, ou l’activisme du type de celui d’Anonymous, ou de Lulz Security, qui sont une des dimensions de la culture numérique, ne soient pas envisagés dans ce numéro (il est vrai que les derniers développements de cet activisme sont particulièrement récents).

L’article intitulé « Propriété intellectuelle » (F. Rochelandet) réussit le tour de force de présenter en quelques pages l’essentiel de la question. Il s’agit d’une synthèse très équilibrée qui emporte l’adhésion (même si j’ai du mal à suivre l’auteur dans la proposition finale, celle d’un système de licences où « les individus pourraient faire des dons directement aux auteurs selon la valeur qu’ils attribuent à leurs œuvres, dons qu’ils pourraient ensuite déduire fiscalement » – opération dont la faisabilité me paraît pour le moins douteuse).

L’article « Réseaux sociaux sur Internet » (D. Cardon, par ailleurs auteur de l’excellent livre La démocratie numérique) fait une description très fine des diverses formes de conversation dans les réseaux. La fin de l’article (pages 146-147) propose une grille de lecture très convaincante, d’une part de l’affaiblissement de la frontière entre l’espace public traditionnel et celui de la conversation ordinaire (en opposant la lecture républicaine, qui se désole de cette disparition de la frontière entre professionnels et amateurs, et celle qui voit en ce phénomène un empowerment des citoyens) – d’autre part de la manière dont Internet recompose l’espace public en sollicitant les affects et la subjectivité des internautes (en opposant une lecture biopolitique, qui voit dans ce phénomène de nouvelles formes de domination, à la suite de Foucault, et une lecture que l’auteur nomme par la pollinisation, qui insiste davantage sur ses conséquences positives : « les coopérations sur Internet produisent des externalités positives pour l’ensemble de la collectivité : une intelligence collective, des biens communs qui ne peuvent être appropriés par l’État ou le marché, de nouvelles formes d’échanges culturels »). La fin de l’article, très nuancée, tente de montrer que chacune de ces interprétations peut contenir une part de vérité, tant les phénomènes que l’on range sous le titre de culture numérique sont ambivalents : on assiste à « un refus de plus en plus affirmé par les individus… de s’en remettre à d’autres pour choisir, organiser et hiérarchiser l’information », mais, en même temps, « en augmentant la compétition entre les individus en quête de reconnaissance, les réseaux sociaux de l’Internet contribuent aussi à uniformiser les manières de se présenter, de se singulariser et d’agir les uns envers les autres ».

Cette sensibilité aux ambivalences et contradictions de la culture numérique, signe d’un point de maturité atteint par la réflexion sociologique sur Internet, caractérise d’ailleurs la quasi-totalité des interventions. Pour ne citer qu’un dernier exemple, N. Auray, dans son article intitulé « Solidarités », met très clairement en évidence les contradictions des communautés créatives : de jeunes musiciens peuvent témoigner d’une générosité radicale, en rendant leurs œuvres librement téléchargeables, tout en se livrant à une concurrence acharnée pour accéder à une parcelle de visibilité sur les plates-formes de réseau social, le numérique exacerbant cette lutte pour la gloire ou l’attention.

Ce court volume, j’espère l’avoir fait sentir, est un instrument précieux pour mieux comprendre notre présent numérique et éclairer nos choix.

 

 

 

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