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31 mai 2013

Sur Éloge du populisme, de Vincent Coussedière (Elya éditions, 2012)

Filed under: Démocratie,Espace public,Europe,Nation,Populisme,Union européenne — Auteur @ 11 h 12 min

 Populisme et démagogie

à propos de Vincent Coussedière : Éloge du populisme (Grenoble, Elya éditions, 2012)

 

Le populisme est d’abord, pour le philosophe qu’est V. Coussedière, un mot dont il convient d’analyser les usages et les significations. En un premier sens, ce terme nous en apprend davantage sur ceux qui l’emploient que sur ce qu’il est censé désigner : « c’est le mot utilisé par nos élites pour parler d’un peuple qu’elles ne peuvent plus reconnaître – parce qu’il ne les reconnaît plus »  (18). En un second sens, celui que lui donne l’auteur, le mot renvoie à un phénomène réel, en l’occurrence à un comportement du peuple : le populisme correspond « à ce moment de la vie des démocraties, où le peuple se met à contrecœur à faire de la politique, parce qu’il désespère de l’attitude des gouvernements qui n’en font plus » (22). Le concept de populisme est donc à la fois critiqué et assumé par l’auteur, lequel ne fait d’ailleurs l’éloge du populisme, tel qu’il l’interprète, que dans la mesure où ce dernier constitue à ses yeux un moment transitoire dans la vie des peuples démocratiques, « une aspiration à retrouver un être-ensemble politique » (22) – au sens fort que l’auteur donne au mot politique (« c’est le fait de poursuivre en commun des fins librement choisies qui est politique », 120).

 

Une interprétation originale du populisme

 

Un tel concept de populisme est construit par V. Coussedière à partir du constat de l’insuffisance des deux principales interprétations du phénomène. Selon l’interprétation qu’il qualifie « de droite » (Taguieff[1]), le populisme n’est qu’une figure renouvelée de la démagogie inhérente à la démocratie. Une telle interprétation, qui rabat le populisme sur les revendications identitaires des démagogues, sous-estime le fait que les électeurs sont loin de partager toutes les valeurs des partis démagogiques pour lesquels ils votent. Elle lui ôte ainsi d’emblée toute valeur critique et politique. Cette interprétation a certes le mérite de reconnaître que l’offre du démagogue n’est pas politique, qu’elle est incompatible avec la démocratie représentative. Mais incapable de percevoir l’insuffisance de l’offre politique classique, elle finit par conforter les élites en place dans le sentiment du bien-fondé de leurs politiques. Et le fait de nommer la démagogie « populisme » présente évidemment l’avantage, pour les élites, de ranger celle-ci, au moins en partie, du côté du peuple et non plus des seuls démagogues, auxquels un peuple irrationnel et mû par des affects est désormais censé fournir ses thèmes de prédilection.

Selon l’interprétation que l’auteur qualifie « de gauche » (Rosanvallon[2]), le populisme, ou au moins certaines tendances de celui-ci, serait à comprendre comme une revendication de démocratie directe ou participative. Le mérite de cette interprétation est, aux yeux de l’auteur, de reconnaître que le populisme porte une véritable demande politique, au sens qu’il donne à ce mot. Elle l’interprète cependant à tort, selon V. Coussedière, comme une critique du principe même de la démocratie représentative : « elle ne voit pas que cette demande est une demande de représentation, une demande d’être gouverné selon le Bien commun » (37).

L’interprétation que propose V. Coussedière, parce qu’elle refuse de rabattre le populisme sur la démagogie, reconnaît clairement, comme le fait l’interprétation « de gauche », sa valeur politique. Dans des pages convaincantes, l’auteur met en évidence que les mouvements démagogiques sont davantage à interpréter comme un effet que comme une cause du populisme (considérer que le démagogue est à l’origine du populisme serait lui prêter un pouvoir exorbitant, sans voir que le populisme « est justement la manière dont un peuple réagit à son abandon par une classe dirigeante dont fait aussi partie le démagogue », 22). Mais l’interprétation de V. Coussedière se distingue de l’interprétation « de gauche » lorsqu’il considère le populisme comme une réaction politique essentiellement conservatrice, dont l’origine est à chercher dans une faiblesse de l’offre politique.

L’auteur, convaincu que l’insuffisance des deux interprétations précédentes se ramène en fin de compte à celle du concept de peuple qu’elles mettent en œuvre, s’attache à justifier cette interprétation par une théorie du conservatisme inspirée de Tarde[3]. Après avoir rappelé que la philosophique politique a interprété le peuple soit comme un être politique soit comme un être social, V. Coussedière soutient que le populisme n’est pas seulement une réaction face à la perte de la capacité politique du peuple, qu’il est aussi une réaction face à « la destruction de son être social, fondement de sa capacité politique » (49). Or l’être social du peuple, selon Tarde, consiste en une similitude, résultat de l’imitation, par laquelle les membres d’un peuple acquièrent, dans un processus ouvert à de nouveaux apports et à de nouvelles assimilations, suffisamment de traits communs pour cultiver le sentiment de leur unité. À l’opposé des théories contractualistes, pour lesquelles la construction d’un droit commun fonde la similitude du peuple, Tarde insiste sur l’interaction entre la construction de l’être social et de l’être politique du peuple : la similitude est la condition de l’égalité politique et juridique, par laquelle les membres du peuple s’obligent l’un l’autre et se reconnaissent l’un sur l’autre des droits, et cette égalité renforce en retour la similitude.

C’est plus précisément en mobilisant deux concepts élaborés par Tarde pour rendre compte de ce processus d’interaction que V. Coussedière construit sa théorie du populisme comme phénomène politique conservateur. Tarde distingue en effet l’imitation-coutume, par laquelle le peuple assimile des manières traditionnelles de vivre, de penser et de sentir, de l’imitation-mode, par laquelle il assimile les innovations qui s’ajoutent aux anciennes manières et finissent par devenir elles-mêmes objet d’imitation. Le populisme serait à penser, selon V. Coussedière, comme « l’expression du conservatisme du peuple et de son attachement à l’imitation-coutume en dehors de toute forme partisane définitive », comme « le parti des conservateurs qui n’ont pas de parti » (61).

Une telle caractérisation a le mérite, aux yeux de l’auteur, de ne pas ramener le populisme à un phénomène de ressentiment identitaire, comme le fait l’interprétation de droite : « ce que le peuple veut conserver, ce n’est pas son identité, car il n’a pas d’identité et il le sait », « c’est sa capacité d’imiter une tradition et de reconnaître la similitude de ceux qui l’imitent avec lui » (61). L’identité fermée et la similitude ouverte à de nouveaux apports et de nouvelles assimilations ne doivent pas être confondues. Le mouvement Chasse, pêche et tradition, par exemple, n’est pas un mouvement identitaire mais un mouvement qui cherche à préserver ce qu’il perçoit – à tort ou à raison, c’est une autre question – comme un ensemble de libertés menacées par les mouvements écologistes et la législation européenne. Il en va de même, aux yeux de l’auteur, de l’attitude envers les immigrés de culture musulmane, laquelle ne témoignerait pas du rejet de l’étranger mais du refus d’importer certaines coutumes perçues, à tort ou à raison, comme incompatibles avec la sociabilité héritée du passé : les tensions autour de l’Islam ne relèvent pas d’un conflit entre deux religions mais d’une contradiction « entre un mode de cohésion du peuple reposant sur l’imitation de cultures plurielles, à l’intérieur de laquelle la religion est une composante mineure de la sociabilité, et un mode de cohésion reposant essentiellement sur la religion » (66).

 

Le populisme comme phénomène politique

 

On pourrait objecter à l’auteur que la frontière entre « la conservation d’une sociabilité propre » et « la sauvegarde d’une identité » est mince. Mais le fait que la greffe identitaire soit toujours possible ne doit pas conduire à rabattre le populisme sur la démagogie, à occulter son sens qui est celui d’un « moment de crise et de réaction du peuple à sa décomposition sociale, moment qui ne s’est pas encore cristallisé politiquement » (70). Le fait qu’il ne parvienne pas, ou pas encore, à trouver une forme politique ne doit pas masquer qu’il s’agit d’un phénomène proprement politique, en l’occurrence le moment où « le peuple lutte pour sa survie en redécouvrant la solidarité de son être social et de son être politique » (72). Paradoxalement, c’est parce qu’il n’a pas trouvé de débouché politique qu’il est un phénomène redécouvrant la nécessité de la politique comme condition permettant le renforcement de sa sociabilité (72). Le populisme, mouvement de protestation contre l’absence de politique, n’est donc à interpréter ni comme une demande identitaire, ni comme une demande révolutionnaire, ni comme une demande de démocratie directe. Alors que les différents populismes sont souvent caractérisés par leur sous-estimation de la démocratie représentative, V. Coussedière les interprète comme une demande « s’inscrivant dans le cadre de la démocratie représentative » (73). Le populisme présuppose « la maturité politique d’un peuple qui sait le caractère incontournable de la représentation » (21), qui n’ignore pas que « le peuple est l’ensemble des citoyens dont la tâche n’est pas de gouverner les autres », mais qui « se voit forcé de faire de la politique, c’est-à-dire de prendre une place qui n’est pas la sienne » (73). V. Coussedière va jusqu’à écrire que « le populisme est le moment où l’essence du politique est encore abritée par le peuple » (23). Le encore est à sans doute à comprendre dans le sens où les dirigeants n’abritent plus cette essence, mais aussi dans le sens où le populisme pourrait bien ne plus l’abriter un jour, si les démagogues parvenaient à le canaliser en mouvement identitaire ou, pire, totalitaire. C’est pourquoi ce moment est essentiellement fragile : « le peuple fait encore l’épreuve de son être politique sur le mode de l’errance » (23). De cette errance témoigne la contradiction inhérente au populisme, la tension entre la confiance et l’exaspération d’un peuple qui manifeste l’attachement à la représentation par l’abstention, la volatilité, l’indécision ou le vote purement protestataire, autant de signes adressés à la représentation elle-même (74). Si un « éloge du populisme » est possible, c’est parce ce mouvement d’errance qui témoigne encore d’un attachement à la représentation en manifestant sa méfiance à l’égard des représentants est aussi, malgré ses ambiguïtés, « un mouvement de résistance à la régression identitaire et démagogique » (75). Mais ce moment d’errance pourrait bien, si les démocraties ne trouvent pas les moyens de répondre à cette demande politique, déboucher sur une dissolution de l’être-ensemble politique du peuple : ne trouvant plus son unité dans une visée commune, incapable de surmonter les divisions sociales qui menacent sa similitude, le peuple pourrait être tenté par d’autres solutions[4], en  renonçant à l’exercice toujours ouvert de la liberté politique (81).

 

 

La « généalogie de la destruction du peuple politique français »

 

Une telle construction serait incomplète et insuffisamment justifiée si elle ne répondait pas à ces deux questions : (1) quelle est l’origine de la décomposition sociale et de l’affaiblissement politique du peuple ?  (2) comment un peuple dans un tel état de transition pourrait-il revitaliser la démocratie représentative, de manière à conjurer le danger démagogique ?

Les deux dernières parties de l’ouvrage s’attachent à répondre à ces questions, non sans susciter de nombreuses interrogations.

S’agissant de la première question, l’analyse conceptuelle cède la place à une « généalogie de la destruction du peuple politique français » (26). Mais cette généalogie philosophique laissera probablement sur leur faim les historiens, les sociologues et les économistes. Elle se réduit, trop souvent, à une histoire fantasmagorique, une gigantomachie où s’affrontent des ismes et les individualités (intellectuels et hommes politiques) supposées les incarner. Toute l’histoire de l’Europe, et de la France depuis le gaullisme, y est interprétée comme une lente décadence sous les coups conjugués du « gauchisme » individualiste et hédoniste (dont les quatre piliers seraient le tiers-mondisme, l’écologisme, le féminisme et le pédagogisme) et de « l’européisme » (qui substituerait à la citoyenneté républicaine l’appartenance à des collectifs identitaires, dans une Union vide de substance). Gauchisme et européisme auraient ainsi progressivement miné et les fondements non-politiques du peuple français et la dimension proprement politique de celui-ci, c’est-à-dire la recherche collective du bien commun. Le gauchisme, implanté dans la société française par les présidents successifs (à partir de Giscard d’Estaing, tous accompliraient la « pénétration institutionnelle du gauchisme »), aurait fini par converger avec « l’européisme » dans le « droit-de-l’hommisme ».

On se départit difficilement de l’impression que l’essai philosophique vire, à la fin de l’ouvrage, au pamphlet, avec tous les défauts du genre (l’absence de justification empirique des énoncés, la faible prise en compte des travaux scientifiques sur cette période, le recours à une psychologie et à une psychanalyse sommaires censées éclairer le comportement de Mitterrand par le « ressentiment envers toute forme de grandeur », ou celui d’Obama et Sarkozy par la « condition de fils sans père », etc.). Et l’on en vient vite à penser que l’auteur, après avoir soigneusement distingué populisme et démagogie, réintroduit à la fin de l’ouvrage des thèmes qui sont des pièces centrales du discours des démagogues, de droite comme de gauche, et en importe jusqu’au style, en sacrifiant au goût de la formule simplificatrice (que gagne-t-on à dire, pour ne prendre que cet exemple, que la construction européenne est une « révolution permanente à l’usage des Européens vieillissants » ?).

Les insuffisances d’une telle généalogie ne sont sans doute pas étrangères au fait le discours des démagogues, certes caractérisé comme une récupération identitaire du populisme, ne fait pas l’objet dans cet ouvrage d’une étude aussi précise et systématique que celle consacrée au populisme. Des ouvrages récents ont attiré l’attention, à juste titre, sur des traits fondamentaux de ces discours : le rejet de toute médiation et temporisation (Taguieff[5], Hermet[6]), l’exagération des menaces réelles et l’exploitation des menaces imaginaires (Taguieff, Reynié[7]), ou encore le dogmatisme et le refus de tout compromis (Ndiaye[8]), etc. Force est de constater que ce sont bien quelques-uns de ces traits qui sont réinvestis par l’auteur dans cette construction de la « généalogie de la destruction du peuple français ».

Reste la seconde question, celle de savoir comment un peuple dans un tel état de transition pourrait éviter de tomber sous la coupe des démagogues qui cherchent à structurer le phénomène populiste en mouvement identitaire. Sur ce point, le grand mérite de l’ouvrage est d’insister sur la nécessité d’une solution politique, au sens fort que l’auteur donne à ce mot. En ce sens, les mouvements identitaires ne sont pas des mouvements politiques. Ils procèdent de la décomposition de la pratique démocratique et, en posant une fin transcendante indiscutable censée reconduire la communauté à son unité (120),  ils se situent clairement en dehors du champ de la politique, telle que la comprennent les sociétés démocratiques.  Le populisme, à l’inverse, témoigne du fait que le peuple français « sait que son être politique ne réside pas dans une identité commune, mais dans une sociabilité partagée qui est la seule base possible d’une volonté collective librement construite » (122). Mais la forte insistance sur la nécessité d’une solution politique débouche finalement sur l’idée que seul le recours aux « grands hommes » pourrait recomposer politiquement le peuple : « le populisme du peuple doit trouver ses grands hommes, lesquels ne seront véritablement grands que s’ils savent reconnaître dans le populisme le peuple lui-même » (149). Contre l’alliance des technocrates et des démagogues, qui chacun à leur manière dépolitisent le peuple, « il faut redécouvrir l’alliance du peuple et des grands hommes » (151). Mais on cherchera en vain, dans l’ouvrage, au-delà d’une invocation récurrente de la figure historique de De Gaulle, des précisions sur ce concept de « grand homme » (ce terme a-t-il aujourd’hui une signification en dehors d’une certaine tradition politique française ? quel sens pourrait-il prendre dans les autres pays européens ou aux États-Unis ?) et sur la manière dont devrait se construire une telle alliance. Il est clair, enfin, que sur ce point également la marge est étroite entre la solution préconisée et le culte démagogue du chef – malgré toutes les précautions que prend l’auteur.

 

Une contribution importante au débat sur le populisme

 

Un tel réinvestissement des thèmes populistes conduit finalement le lecteur à se demander si la distinction du populisme et de la démagogie, qui est au centre de l’ouvrage, est aussi nette que le pense V. Coussedière. À cette question, il est possible de répondre de deux manières très différentes : (1) si l’on considère que les analyses historiques et les propositions politiques des dernières parties réfutent, du  fait de leurs insuffisances et ambiguïtés, la thèse centrale du livre, celle de la distinction du populisme et la démagogie, on conclura que toute la construction de V. Coussedière doit être remise en cause (2) si par contre on estime que l’insuffisance de la fin de l’ouvrage est seulement celle de la généalogie en question, qui sacrifie trop souvent l’approche scientifique et prudente des phénomènes sociaux et politiques à une narration philosophique – qui cache mal le choix, certes respectable, d’une défense sans compromis de la souveraineté républicaine – on pourra conclure que la distinction du populisme et de la démagogie mérite d’être fermement maintenue.

Celui qui défendrait cette seconde perspective devrait affronter trois tâches :

(1) Il devrait d’abord justifier son rejet de la « généalogie de la destruction du peuple français » telle que la construit l’auteur, en mettant en particulier en évidence que son esquisse historique, plus philosophique que scientifique, sous-estime le caractère définitivement pluraliste des sociétés démocratiques et, dans sa dénonciation du multiculturalisme, du féminisme, de l’écologie, de l’Union européenne (entre autres) fait l’impasse sur des problèmes contemporains fondamentaux.

(2) Il devrait ensuite produire une explication convaincante de la crise sociale et politique des démocraties. Il ne semble pas impossible d’accepter le diagnostic que V. Coussedière construit sur la base de la théorie de Tarde tout en refusant de faire appel, pour expliquer les problèmes des sociétés démocratiques, à l’action de ces forces mythiques maléfiques que sont le « gauchisme », « l’européisme » ou « le droit-de-l’hommisme ». On peut penser que le travail philosophique de clarification conceptuelle, à ce niveau, doit céder la place aux travaux scientifiques qui s’assignent la tâche de comprendre les déstructurations du tissu social (liées à l’ouverture de l’économie française et européenne sur le monde et à une réponse politique inappropriée à celle-ci) et les difficultés que rencontrent toutes les sociétés pluralistes et complexes, et pas seulement l’Union européenne, dans leur effort de construction de la légitimité démocratique (cela dans un contexte économique où l’État n’est plus le seul centre de décision et où l’espace public est profondément transformé par le développement des nouvelles technologies de l’information). La philosophie, si elle ne se nourrit pas, ici, de ce qui n’est pas elle, risque d’engendrer une mythologie.

(3) Il devrait enfin, pour conforter, avec V. Coussedière, la distinction du populisme et de la démagogie, mettre en évidence les mécanismes intellectuels et les ressorts affectifs auxquels ont recours les démagogues lorsqu’ils cherchent à cristalliser un phénomène authentiquement politique en mouvement identitaire, par la simplification, la symbolisation, et l’ensemble des procédés de la « pensée magique » (Taguieff). En l’absence d’une telle réflexion sur la démagogie, le risque est grand d’idéaliser le phénomène populiste, de ne retenir de lui que la demande politique du Bien commun, sans voir que celui-ci se décline, plus prosaïquement, en demandes plus précises (préférence nationale, sortie de l’euro, protectionnisme économique, etc.) – en d’autres termes sans voir que le populisme et la démagogie sont souvent étroitement imbriqués, et que leur désintrication, possible et éminemment souhaitable, suppose une critique préalable des arguments et des thèmes centraux des mouvements démagogiques.

On aurait grand tort, en prenant appui sur les pages où le philosophe s’aventure sans doute au-delà de la limite que la philosophie doit s’assigner, de caricaturer cet ouvrage. Le travail conceptuel auquel il se livre pour établir que le populisme est un phénomène authentiquement politique, qui ne peut être confondu avec son exploitation démagogique, a aujourd’hui bien peu d’équivalents.

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, Paris, CNRS éditions, 2012).

[2] Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie, Paris, Editions du Seuil, 2006.

[3] Gabriel Tarde, Les lois de l’imitation, (1890), Ink Book, Kindle Editions, 2013.

[4] La fin de l’ouvrage envisage, dans une section intitulée « L’impasse des gouvernements démagogiques », trois scénarios possibles, dans le cas où les démagogues parviendraient à structurer politiquement le populisme : « totalitaire », « nationaliste et impérial » et « communautariste et impérial » (pp. 130-131).

[5] Op. cité, passim.

[6] Guy Hermet, « Permanences et mutations du populisme », in Populismes (Critique, n° 776-777, janvier-février 2012).

[7] Dominique Reynié, Populismes : la pente fatale (Paris, Plon, 2011).

[8] Pap Ndiaye, « Du mccarthysme au Tea Party », in Populismes (Critique, n° 776-777, janvier-février 2012).

4 mai 2013

Sur David Marquand : The End of the West: The Once and Future Europe (Kindle edition, 2012)

Filed under: Démocratie,Espace public,Europe,Nation,Populisme,Union européenne — Auteur @ 15 h 12 min

David Marquand : The End of the West: The Once and Future Europe (Kindle edition, 2012 ; first edition Princeton University Press, 2011)

 Europhile et britannique, c’est possible !

L’historien David Marquand, auteur du récent The End of the West : The Once and Future Europe, est un Européen convaincu, mais lucide face aux contradictions de l’Union européenne.

On ne trouvera pas vraiment, dans son livre, de recettes politiques concrètes pour sortir l’Union européenne de sa crise. Mais on sort de cette lecture avec des idées plus claires sur le passé, le présent et le futur de l’Union européenne.  Je ne retiens de cette excellente synthèse que deux problèmes fondamentaux :

1) D. Marquand montre de manière très convaincante que l’Union européenne s’est construite dans une atmosphère de méfiance à l’égard de la politique et du débat public. Il ne condamne pas, il constate. A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les pères fondateurs de l’Europe se méfiaient, et on les comprend, de l’État-nation et de la vie politique qui s’y était déroulée et avait débouché sur la guerre. Ils cherchaient à construire des institutions pour échapper à la «  vie politique avec toute son irrationalité brouillonne, vulgaire et bruyante » (63).  

Leur projet était, bien entendu, hautement politique. Mais la politique telle qu’ils la concevaient était celle de la table de conférence et des couloirs, pas celle des chambres parlementaires et des meetings électoraux. Cette politique-là leur rappelait trop le fascisme et le nazisme, les foules mobilisées et les cruels démagogues (64).

L’Europe s’est donc construite de manière technocratique (Marquand met bien en évidence l’influence sur les pères fondateurs de la théorie de Saint-Simon, l’apôtre français de la politique administrative et technocratique).

Une telle construction de l’Europe de haut en bas était sans doute nécessaire. Il n’en demeure pas moins qu’elle marque encore trop l’Union européenne, qu’elle est de moins en moins adaptée à la situation nouvelle qui est la nôtre. Il y a eu, bien sûr, des progrès de la démocratisation. La création et montée en puissance du Parlement européen, pour équilibrer les instances bruxelloises, en est par exemple un signe. Mais ce signe en direction de la politique publique « n’est pas très convaincant » (64). On sait que le Parlement européen jouit d’une faible légitimité, et Marquand rappelle fortement que lors du dernier élargissement de l’Union, les peuples n’ont pas été consultés.

Une conséquence de ce caractère non démocratique de la construction européenne est la théorie économiste qui a longtemps régné dans les milieux européens. Marquand la nomme « théorie de la tache d’encre » (106). De même qu’une tache d’encre s’étend lentement mais sûrement sur un buvard, l’Union européenne, par petits pas successifs, d’élargissements en approfondissements, était censée se développer et se renforcer à la fois, dans une « union toujours plus étroite », comme le disait J. Monnet, dont le moteur était la construction du marché unique.

On sait ce qu’il en est aujourd’hui… La fin était politique, mais le moyen était économique, et il a éclipsé la fin. Et la politique, refoulée, fait retour aujourd’hui sous la forme du populisme… Cela d’autant plus, en période de crise, car le succès économique n’est plus là pour susciter le fragile consentement tacite et passif des peuples. La légitimité par le résultat s’effondrant, l’Union européenne est désormais en danger politique…

 2) Un corollaire du point précédent est la sous-estimation, dès le début de la construction européenne, de la réalité nationale et ethnique : « tout ce qui était en rapport avec la réalité ethnique était considéré comme archaïque, rétrograde, comme un facteur de division et un danger »  (53). On comprend le choix des fondateurs de l’Europe, qui avaient en tête les terribles conséquences du nationalisme débridé. L’Europe pacifique était pour eux une Europe supranationale et sans frontières (53). Là encore, l’auteur ne juge pas, il constate que ce caractère marque encore l’Union européenne contemporaine.

La conséquence d’une telle sous-estimation des réalités nationales et ethniques apparaît clairement dans l’hésitation, que l’Union européenne n’a pas toujours pas dépassée, entre une structure fédérale et une structure confédérale : l’Union est, pour l’auteur, dans un noman’s land entre les deux (103), et cette situation n’est pas faite pour renforcer sa légitimité politique et son autorité morale.

Dans le contexte nouveau de la mondialisation de l’économie, qui soumet l’Europe à une rude concurrence, les populations découvrent à la fois que l’État national n’est plus capable de les protéger, et que lorsque l’Union européenne est en mesure de le faire, c’est au prix de ce qui leur apparaît comme l’abandon d’une grande partie de la souveraineté nationale (80). On comprend alors que les victimes du changement économique (et elles sont légion) se retournent à la fois contre les élites nationales (la classe politique, les entrepreneurs, les intellectuels), contre les supposées élites europhiles de Bruxelles et Strasbourg et contre les immigrés : «  ils cherchent des boucs émissaires à la fois en haut et en bas de la pyramide sociale (83).

 Il y a là une « crise morale, une crise qui touche à l’identité, au sens et aux objectifs » de nos sociétés, un profond sentiment d’impuissance politique des peuples européens.

 Résumons-nous : l’Union Européenne « peut-elle surmonter ses contradictions internes – celle entre les élites européennes et leurs peuples, celle entre les promesses de la démocratie et la réalité de la technocratie » ? (22). Peut-elle dépasser les compromis paralysants entre démocratie et technocratie et entre fédération et confédération ? (66).

Ce qui compte, plus que les quelques remèdes qu’avance Marquand (l’élection au suffrage universel du Président du Conseil européen, mesure qui susciterait sans aucun doute une vigoureuse opposition de nombreux États et dont on peut douter qu’elle soit un remède suffisant, et même efficace), c’est le vigoureux diagnostic auquel se livre l’auteur. Il est clair que l’Union européenne

1) ne peut plus se tenir à l’écart de la politique (de ce que l’auteur nomme la « haute politique », pour l’opposer à la politique technocratique) : « l’époque où le projet européen pouvait rester à l’écart de la haute politique est révolue ; une raison de cela est que l’union monétaire, la dernière grande réalisation de l’Europe technocratique, a fait sauter les digues qui séparent la haute politique de la politique de niveau inférieur » (109)

2) et qu’elle ne peut plus rester dans cet état d’hésitation institutionnelle (de nombreux commentateurs soulignent, en ce moment, que l’Union européenne renforce à la fois tous les pouvoirs, ceux du Conseil européen, ceux du Parlement européen, ceux des Parlements nationaux, ceux des peuples via l’initiative populaire prévue par le Traité de Lisbonne, etc. – dans une fuite éperdue de recherche de légitimité, brouillonne et inefficace).

 Espérons que le débat politique qui va s’ouvrir, à l’approche des élections européennes, retiendra ce diagnostic et cet appel vigoureux à résoudre nos contradictions.

 

 

 

 

 

17 juillet 2012

Sur « Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement », de Luuk Van Middelaar (Gallimard, 2012)

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Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement Luuk Van Middelaar (Gallimard, 2012)

 

« Sous la pression exercée par la crise de l’euro – un événement imprévu qui, en 2010, a touché en plein cœur l’ensemble européen – ils [les chefs d’États réunis en Conseil européen] ont décidé de créer un fonds permanent d’aide pour la zone euro, chose encore tout à fait inconcevable quelques mois plus tôt. Deux phrases ajoutées au traité visent à asseoir juridiquement ce parachute. Il paraissait superflu d’engager une négociation globale classique pour faire passer cet amendement bien délimité ; le faire aurait incité les gouvernements à produire chacun ses propres exigences et donc compliqué d’autant la ratification tout en accroissant les risques financiers. Ainsi s’explique ce raccourci par le Conseil européen. La première crise qui mit les fondements de l’Union à l’épreuve a donc montré de façon très concrète l’importance vitale de l’autorénovation [de l’Union par les dirigeants nationaux réunis en Conseil]» (198).

 

« C’est la capacité politique de convaincre les opinions publiques qui déterminera in fine l’issue de la crise. Depuis soixante ans, on essaie d’intéresser les gens à l’Europe : drapeau et hymne, élections directes d’un parlement, subventions, libre circulation et autres avantages. La plupart de ces efforts n’ont récolté que de l’indifférence quand ce n’est pas de l’ennui, parfois de l’indignation, beaucoup plus rarement de la gratitude. Para­doxe de la crise de l’euro : d’un côté elle exacerbe des tensions nationales, entre pays créditeurs et pays débiteurs notamment, minant ainsi tous ces gentils efforts pour créer des « Européens », mais de l’autre côté, elle produit une situation inédite et surpre­nante : jamais depuis 1945 les populations n’ont été aussi conscientes de partager une destinée commune. Personne au sein de la zone euro n’ignore désormais que fraudes grecques, bulles irlandaises et dette italienne peuvent affecter l’emploi, la retraite ou l’épargne de chacun. Interdépendance économique, mais interdépendance politique également : à un moment donné, en 2011, un vote du parlement slovaque sur l’euro a fait la « une » de la presse dans toute l’Europe, tout comme auparavant les exigences contenues dans un accord de coalition en Finlande, le résultat d’un scrutin régional en Allemagne ou l’annonce d’un référendum en Grèce… La chose publique européenne existe, mais elle s’arti­cule avant tout à travers des débats nationaux. Pourrait-on propo­ser, à ceux qui voient dans ces évolutions une « renationalisation de la politique européenne » — horreur qui rappelle à ces beaux esprits les années 1930 , de considérer un instant que l’Europe n’est pas seulement « Bruxelles » mais un ensemble d’États membres, et de voir dans le phénomène qu’ils décrient une « européanisation de la politique nationale » plutôt bienvenue ? » (13-14)

Ces deux textes sur le début de la crise de l’euro (le deuxième a été écrit en novembre 2011 pour l’avant-propos de la traduction française) résument la thèse centrale du livre de Luuk Van Middelaar. Le philosophe et historien néerlandais y développe, dans un style clair, alerte et brillant, une interprétation d’ensemble de l’Union européenne fortement originale, étayée à la fois sur une connaissance précise de l’histoire de l’Union et sur une expérience personnelle (l’auteur est un proche collaborateur du Président du Conseil européen, Hermann Van Rompuy) : le rôle toujours plus en plus important des dirigeants nationaux au sein des instances européennes (via, aujourd’hui, le Conseil européen) ne doit pas être compris comme le signe d’une renationalisation de l’Union européenne mais comme celui d’une politisation et d’une démocratisation de celle-ci.

Cette interprétation paradoxale (du moins par rapport à la doxa volontiers fédéraliste de la Commission et du Parlement) pourrait conduire le lecteur à ranger l’auteur du côté de l’une ou l’autre version du souverainisme. Mais ce serait mal comprendre l’intention de Luuk Van Middelaar, qui refuse d’enfermer l’histoire de l’Union européenne dans le cadre de l’opposition courante, et la plupart du temps non questionnée, de la méthode intergouvernementale et de la méthode communautaire – et de se laisser enfermer dans le débat entre souverainisme et fédéralisme.

Si une telle opposition n’est pas acceptable, c’est parce que l’Union européenne est à la jonction, selon l’auteur, de trois sphères. La première est la sphère externe, celle composée d’États-nations qui, depuis le XVIIe siècle, nouent des alliances, dans le cadre de ce que l’on nommait autrefois le « concert des nations » ; la deuxième est la sphère interne des institutions européennes, qui ont été construites par les traités successifs dans la deuxième moitié du XXe siècle, institutions porteuses d’un « projet européen » d’inspiration fédérale; la troisième, enfin, est celle que l’auteur nomme la sphère intermédiaire, constituée par les dirigeants des États membres rassemblés autour d’une table qui, au fil des ans, est devenue celle du Conseil européen – dirigeants se découvrant progressivement comme coresponsables d’une entreprise commune, l’Union, distincte de la Communauté européenne des origines, et comme responsables devant leurs parlements et peuples respectifs.

L’attachement au seul jeu de la première sphère définit le souverainisme, qui pour l’auteur regarde vers un passé révolu, celui des États-nations régissant leurs relations par le droit international ; la considération exclusive du jeu de la deuxième sphère a conduit souvent les institutions européennes (Commission et Parlement) à adopter, les yeux tournés vers un futur lointain, une perspective fédéraliste; enfin le jeu de la sphère intermédiaire, dont l’émergence progressive a profondément recomposé les deux autres sphères, est celui qui régit, selon l’auteur,  l’Union européenne effective, celle du présent.

La thèse selon laquelle l’émergence de l’Union européenne marque la fin de la politique de la sphère externe, celle des États-nations européens liés par le droit international, n’est pas nouvelle et ne prête guère à contestation. Mais celle selon laquelle l’Union européenne se confond de moins en moins avec la politique de la deuxième sphère, la sphère interne, est nouvelle, non pas dans son constat, mais dans l’interprétation qu’en donne l’auteur, et elle demande à être justifiée. Cette justification est l’objet de l’ouvrage tout entier. L’auteur cherche à y montrer que l’histoire récente de l’Europe est celle d’une « implication progressive des dirigeants nationaux » (12), qui ont non seulement affermi et fondé peu à peu la sphère interne (ils ont impulsé les différentes révisions des traités européens) mais qui ont aussi acquis un pouvoir politique de plus en plus important au sein même des institutions européennes, avec l’émergence du Conseil européen – dont le pouvoir devient davantage visible, aujourd’hui, en pleine crise de l’euro.

Plus précisément, l’auteur soutient d’une part que cette implication des dirigeants nationaux n’est pas une prise de pouvoir dirigée contre la Commission et le Parlement, comme certains sont tentés de le croire, mais une politisation de l’Union européenne ; et d’autre part que cette politisation est en même temps une démocratisation, qu’elle s’accompagne d’un éveil du public dans les divers États de l’Union, dans la mesure où les dirigeants doivent désormais convaincre les opinions publiques. Celles-ci interviennent de plus en plus pour définir l’Union (lors des traités soumis à référendum ou approbation parlementaire) et  influencer les politiques européennes – même si c’est quelquefois «  à rebours », comme en témoignent la défiance d’une partie de l’opinion publique à l’égard de l’Union. La récente crise de l’euro s’accompagne d’une forte intervention des opinions publiques, ne serait-ce que sous la forme d’un intérêt croissant de chaque public national pour les politiques menées dans les autres pays, politiques qui le concernent désormais directement. L’auteur constate que cet intérêt va bien au-delà des résultats obtenus par la Commission et le Parlement dans leurs efforts pour attirer l’attention du public et l’impliquer dans les affaires européennes, efforts qui n’ont guère réussi à sortir les citoyens de l’indifférence et l’ennui face à l’Union. L’intervention des dirigeants nationaux n’équivaut donc pas, pour l’auteur, à une « renationalisation » de la politique européenne, elle constitue une « européisation de la politique nationale », plutôt bienvenue (14).

Luuk Van Middelaar étaye cette thèse sur une riche documentation historique. La sphère intermédiaire, celle produite par l’intervention croissante des dirigeants nationaux, aujourd’hui avec le Conseil européen, est née parallèlement à la Communauté. Elle est restée longtemps inaperçue, « ignorée, ambivalente et féconde ». On a « largement sous-estimé la différence entre l’Union et la Communauté », répète l’auteur (298). Mais les faits montrent que la sphère intermédiaire a mis progressivement en échec le rêve fédéraliste de transformer la Commission en pouvoir exécutif et le Parlement en pouvoir législatif, c’est-à-dire de reproduire au niveau de l’Union la structure de l’État-nation. Ce rêve fédéraliste a certes eu sa fonction, mais il a dû laisser place à la politisation et démocratisation de l’Union. Lorsque la troisième sphère est enfin devenue visible, elle a été interprétée par les fédéralistes comme un retour à la politique des alliances de la sphère externe. Mais – et c’est sur ce point que l’ouvrage est remarquablement convaincant – cette interprétation résiste mal à la critique. Dans des analyses d’une grande finesse, toujours étayées sur de solides données historiques, l’auteur montre par exemple comment le gouvernement des Six est sorti progressivement et régulièrement du cadre formel des traités de la Communauté (par la nomination des commissaires européens et des juges à la Cour, par l’accélération de l’intégration, par les accords avec d’autres États, etc.) et qu’il a agi, chaque fois que le futur incertain exigeait que soit trouvée une réponse commune, en tant qu’« ensemble des États membres » et non en tant que coalition d’États-nations égoïstes, dans un espace à mi-chemin entre le droit international (sphère externe) et le droit communautaire (sphère interne), ne s’inscrivant ni dans le script du chacun-pour-soi ni dans celui des traités. Cette évolution a conduit des « sommets » jusqu’à la création, en 1974, du Conseil européen, véritable putsch politique à partir duquel le Conseil est devenu, de facto, l’organisme de décision le plus important de la Communauté, tout en restant formellement hors d’elle : « à mi-chemin des sphères du concert européen et du projet européen se dressait dorénavant – avec un ordre du jour tiraillé entre Guerre froide et fromage de chèvre – la table de l’ensemble des États membres » (55). Cette table a été un formidable accélérateur de l’Europe – qui est entrée ainsi dans une phase de « refonte permanente », d’invention politique, que les traités ultérieurs ont entérinée.

L’auteur rappelle, de cette manière, que l’Union européenne a une origine politique, et non administrative et technocratique. Ce sont les dirigeants nationaux qui ont peu à peu choisi la primauté du droit européen sur le droit national (c’est-à-dire le mode d’articulation de ces deux droits) et mis au point les diverses méthodes de prise de décision des instances européennes (en choisissant, selon l’importance de l’enjeu, l’unanimité, le consensus ou l’une ou l’autre des diverses règles majoritaires). Ce sont eux qui ont inventé un type de primauté et un type de majorité sui generis, irréductibles à ceux en vigueur dans l’ancienne sphère externe ou dans la future sphère interne – cela dans un processus complexe et contradictoire, où l’élaboration de compromis entre les deux sphères a été une constante (le lecteur pourra lire les magnifiques pages sur le Compromis de Luxembourg de 1966, qui aux yeux de l’auteur marque à la fois l’échec des gaullistes tournés vers le passé et des fédéralistes tournés vers le futur : « le Compromis contraint ces deux mondes à être en rapport l’un avec l’autre au sein de la sphère intermédiaire des membres », 120).

Les pages les plus originales de ce livre sont celles où l’auteur établit un lien étroit entre la politisation de l’Union, par l’intervention croissante des dirigeants nationaux, et la démocratisation de l’Union. Le rôle des parlements nationaux et des peuples, souvent sous-estimé, a été décisif, et il l’est davantage encore aujourd’hui, en période de crise. Les responsabilités croissantes des dirigeants européens au sein de l’Union les ont conduits à assumer toujours plus leurs responsabilités vis-à-vis de leurs populations respectives. Pour ne prendre qu’un exemple, l’auteur montre comment, en 1966, la réaction électorale des agriculteurs français face à la politique de la « chaise vide » de De Gaulle a conduit le Président français à revenir à la table et à accepter le Compromis de Luxembourg (les agriculteurs, sentant la PAC menacée par l’absence de la France, avaient refusé massivement de voter pour De Gaulle aux présidentielles). L’ouvrage présente de multiples exemples de ces interactions, qui mettent tous en évidence que, contrairement à une légende tenace, les dirigeants nationaux ont été très souvent sous la pression et la menace des peuples s’exprimant dans les élections nationales. Il montre aussi comment la ratification des traités par les peuples, souvent dénoncée comme un blocage (nombreux étaient les pro-européens convaincus qui préféraient, lors du vote de 2005 sur le projet de « traité constitutionnel », une adoption du traité par un vote du Conseil à la majorité et une ratification par le Parlement européen), a été certes une source de lenteur mais aussi un puissant instrument de rectification et d’amélioration des institutions (le non est aussi rarement utilisé par les peuples que le veto par les membres du Conseil européen, et il n’est jamais définitif, on sait qu’il prélude très souvent à un compromis : l’unanimité n’est pas aussi paralysante qu’on veut le laisser croire).

Luuk Van Middelaar peut donc conclure, en en pensant évidemment à la faible légitimité démocratique du Parlement européen (malgré l’élection de ses membres au suffrage universel) que le Conseil européen est « la seule institution à prendre une telle responsabilité au nom de l’ensemble européen vis-à-vis des différents peuples » (179). Cette position, il faut le répéter, n’est pas souverainiste. L’auteur renvoie dos à dos, en permanence, souverainisme et fédéralisme : « il n’est pas plus pertinent de pleurnicher, l’idéal fédéraliste en main, sur chaque dispute entre membres en matière de politique étrangère que de conjecturer qu’une action commune serait condamnée en raison du poids historique des États-nations ; les faits échappent en réalité à de tels schémas » (211) ; « le cauchemar de Mrs Thatcher, pas plus que le rêve de J. Delors, n’est devenu réalité » (297).

La dernière partie (« La quête du public ») affine cette analyse de la démocratisation de l’Union en distinguant trois modes de légitimation de l’Union européenne, et plus largement de toute entité politique : le mode allemand, le mode romain et le mode grec (ces deux dernières expressions faisant respectivement allusion à l’empire romain et à l’Athènes antique). Le premier (mode allemand) consiste à appuyer une politique sur l’identité culturelle et historique des gouvernants et gouvernés, c’est-à-dire sur l’appartenance à un même peuple, existant ou à construire (le peuple allemand existait avant l’État allemand, mais l’Italie a obtenu son indépendance, de l’aveu même des acteurs de l’époque, avant même qu’existe un peuple italien). Le deuxième (mode romain) consiste à obtenir l’accord des gouvernés par les avantages qu’ils retirent des politiques mises en œuvre (à Rome : la pax romana et « du pain et des jeux »). Le troisième (mode grec) gagne la légitimité par l’évaluation périodique, par la population, des représentants prenant des décisions en son nom.

Dans des pages passionnantes, l’auteur montre comment ces trois voies ont été et sont empruntées simultanément par l’Union européenne. Il n’est pas tendre à l’égard des partisans de la première voie (mode allemand) qui, dans les milieux bruxellois et strasbourgeois, ont rêvé de produire des Européens homogènes, par des mesures administratives, des techniques de communication ou des exhortations, toutes restées sans effest (une certaine unification des Européens s’est faite, mais bien davantage par l’abolition des frontières et les échanges de toutes sortes). Tout en reconnaissant l’importance de la deuxième voie (mode romain), il est tout aussi sévère à l’égard de ceux qui, en particulier à la suite de l’échec du projet de constitution de 2005, ont pensé obtenir une approbation du public en mettant en place une « Europe des résultats » à courte vue (cf. l’action de l’Union visant à faire baisser les tarifs des communications téléphoniques vers et depuis l’étranger !). Luuk Van Middelaar analyse enfin, avec une grande finesse, les diverses stratégies de la troisième voie (mode grec) : élection au suffrage universel du Parlement, référendums sur les traités, tentative avortée de construction d’une constituante en 2004-2005, nouvelles mesures adoptées dans le traité de Lisbonne (Parlements nationaux associés à la prise de décision des politiques européennes, etc.).

S’agissant de ces dernières stratégies, l’auteur fait preuve d’une grande prudence dans ses jugements. Il constate simplement ce qui ne fonctionne pas, et ne peut fonctionner : la tentative de constituer un nouvel électorat en court-circuitant l’ancien, celui des électeurs nationaux. Il insiste fortement sur le fait que « le collectif des publics nationaux effectue, directement ou par le truchement des parlements nationaux, des tâches d’importance vitale ; il choisit et contrôle les membres siégeant à la table européenne la plus puissante [le Conseil], se prononce sur les règles fondamentales communes, décide des appartenances (la sienne propre et celle d’autrui) et juge de la nécessité des politiques européennes proposées » (442). C’est un public qui a certes un inconvénient, celui d’être pluriel, mais aussi un avantage, celui d’exister : « l’entreprise n’est pas simple, mais les membres n’ont guère le choix » (442).

La fin de l’ouvrage envisage enfin les divers moyens d’améliorer cette troisième voie (mode grec) en particulier au niveau du Parlement européen. L’auteur y discute les propositions de ceux qui, dénonçant le peu de légitimité et de réel pouvoir de celui-ci, veulent en faire l’équivalent d’un Congrès ou d’un Sénat (au sens américain de ces termes) et les propositions de ceux qui, dans une perspective opposée, supranationale, veulent construire un véritable Parlement, équivalent des parlements nationaux. En laissant le débat ouvert, l’auteur insiste cependant fortement sur cette idée : « le point de vue des citoyens nationaux multiples ne peut se passer d’une représentation directe au niveau européen » (45). On comprend alors qu’il accorde une grande importance aux nouvelles mesures du traité de Lisbonne associant les parlements nationaux à l’élaboration des décisions politiques européennes, mesures qui inaugurent selon l’auteur une nouvelle étape de la construction de l’Union : « il se passe maintenant avec les parlements nationaux ce qui s’était passé avec les ministres et les chefs de gouvernement » (453).

Les dernières lignes du livre marquent fortement les tensions qui caractérisent l’Union européenne d’aujourd’hui, et elles peuvent se lire, comment l’ouvrage tout entier, comme un sobre message d’espoir : « la politique européenne repose en dernière instance sur le public national multiple. Bien qu’aucune des figures qui le constituent ne quitte le cercle européen, il considère rarement celui-ci comme notre affaire. C’est seulement quand, outre les acteurs, les membres du chœur prendront conscience de leur double rôle individuel [citoyens nationaux et citoyens européens] que le passage à l’Europe pourra s’accomplir » (407, souligné par moi).

11 novembre 2011

2 octobre 2011

Sur « Le sacre de l’amateur », par Patrice Flichy (Seuil, 2010)

Sur la base d’une description fine de la pratique des amateurs, l’auteur s’attache à mettre en évidence, à l’encontre à la fois de ceux qui saluent la revanche des amateurs (la victoire sur les experts de « l’intelligence collective ») et de ceux qui craignent que l’amateur médiocre se substitue au professionnel talentueux, que les compétences des amateurs se développent indépendamment de celles des experts mais permettent de dialoguer avec ceux-ci et parfois de les contredire (par la construction de contre-expertises).

Les pratiques des amateurs, qui ne sont pas propres à nos sociétés, prennent aujourd’hui une importance particulière et des formes nouvelles. Elles sont rendues possibles par l’accroissement du niveau moyen de l’instruction et les nouveaux outils offerts par Internet. Leur étude sociologique montre clairement que les amateurs, dont les figures sont diverses (l’artisan, celui qui réalise, n’est pas le connaisseur, celui qui apprécie) n’entendent pas rivaliser avec les experts mais développer une « expertise ordinaire », fondée sur l’expérience et l’échange. Le monde des amateurs est plus, selon P. Flichy, celui de l’entre-deux que du mélange : « l’amateur se tient à mi-chemin de l’homme ordinaire et du professionnel, entre le profane et le virtuose, l’ignorant et le savant, le citoyen et l’homme politique » (11).

L’auteur étudie tour à tour les pratiques des amateurs dans le champ des arts, de la politique et de la connaissance.

Je me contente de signaler, dans le chapitre consacré aux arts, les analyses fines et suggestives que l’auteur fait d’une pratique bien connue, mais souvent mal comprise, celle des fans (cf. les pages sur la « réception créatrice » qui caractérise cette pratique, proche de celles que l’on peut rencontrer dans les cultures préindustrielles, où les contes, par exemple, pouvaient être réappropriés en permanence par les auditeurs et lecteurs). Le lecteur philosophe ou juriste trouvera dans ce chapitre des analyses permettant de nourrir la réflexion sur le brouillage des catégories qu’opèrent les pratiques des amateurs. La pratique des fans a pour conséquence, par exemple, que « les producteurs ne créent plus des œuvres, mais des univers ; l’auteur devient un world maker » (33) ; « les frontières entre production et réception s’effacent, comme entre le spectacle et la vie » (42).

Le chapitre consacré à la politique est tout aussi stimulant. L’auteur est particulièrement sensible au caractère multiple du nouvel espace public qui résulte des pratiques d’amateurs dans le champ politique (l’amateur peut intervenir pour s’exprimer ou débattre, mais il peut aussi chercher à mettre en place de nouvelles formes d’action). L’auteur consacre des pages brèves mais éclairantes à la première forme (qu’il nomme « l’amateur de politique », par opposition à celle de « l’engagement en amateur »), en distinguant différents registres (celui du témoignage et de la sociabilité, celui de la résolution des problèmes publics par le débat). Attentif à la nouveauté de ces formes, les décrivant précisément, l’auteur se garde cependant de les idéaliser, comme en témoignent les pages consacrées aux « différentes formes de débat public » (50-54). Le débat public des amateurs est certes souvent loin de correspondre aux normes idéales du débat démocratique, telles qu’elles ont été formulées par Habermas, par exemple. Mais elles nous rappellent que la démocratie est souvent plus conflictuelle et plus passionnée que ne le pensent les théoriciens de l’espace public comme lieu d’échange d’arguments rationnels (je renvoie le lecteur à la remarquable page 52). P. Flichy conclut en rappelant que « le vrai pouvoir reste celui des élus, des experts-spécialistes et des journalistes professionnels » (63) et que la démocratie réticulaire et les médias citoyens sont au mieux des compléments. Mais ces compléments constituent autant de contre-pouvoirs indispensables à la démocratie contemporaine : « il y a là une forme modeste mais capitale d’action politique » (63).

Concernant le champ de la connaissance, le lecteur pourra découvrir des analyses particulièrement intéressantes sur la contre-expertise scientifique (par Wikipédia, par exemple) ; sur la collaboration entre médecins et malades (grâce à des logiciels permettant d’incorporer et d’agréger les données fournies par les amateurs, en l’occurrence les malades) ; sur la « recherche en plein air » (nécessitant des observations in situ, pour lesquelles les pratiques des amateurs sont précieuses) dans les domaines de l’informatique, de la botanique ou de l’ornithologie : « ce que le savoir local perd en universalité, il peut le gagner en précision et en capacité de description » (78) ; sur les « conférences de consensus » dans le traitement des questions concernant les risques globaux (les analyses que l’auteur leur consacre,  aux pages 83-84, sont particulièrement précises et nuancées). L’auteur, ici comme dans l’ensemble de l’ouvrage, ne cache pas les tensions et les incompréhensions, mais il se garde aussi bien de rejeter ces nouvelles pratiques que de les idéaliser.

Il ressort de ce livre qu’Internet, principal vecteur de ces nouvelles pratiques d’amateurs, ne signifie ni la disparition des experts (médecins, scientifiques, etc.), ni celle des médiateurs (documentalistes, journalistes, enseignants, etc.). Concernant ces derniers, Internet n’est pas « le média de l’abolition de la médiation », malgré ce que l’on nomme l’intermédiation (l’agrégation des multiples apports des amateurs par un programme), mais le métier des médiateurs, comme celui des experts, est profondément transformé. Les internautes ne sont qu’une part de l’intermédiation, l’autre part est constituée par les spécialistes de la médiation, qui sélectionnent l’information en dialogue avec les amateurs.

Patrice Flichy résume en quelques mots, dans sa conclusion, la thèse sur laquelle son étude des nouvelles pratiques des amateurs débouche :

« Dans les domaines où il s’est forgé des compétences, l’amateur peut exceptionnellement remplacer l’expert, mais il lui importe surtout de constituer sa propre opinion et de la défendre. Il peut accéder à une masse d’informations qui lui étaient inconnues auparavant : grâce à elles, il est capable de tenir un discours critique, d’évaluer la position de l’expert-spécialiste par rapport à son expérience ou à ses propres pratiques. Il acquiert ainsi les ressources et la confiance qui lui permettent de se positionner par rapport au professionnel, de l’interroger, de le surveiller, voire de le contester en lui tenant un discours argumenté sur ses opinions. L’amateur fait descendre l’expert-spécialiste de son piédestal, refuse qu’il monopolise les débats publics, utilise son talent ou sa compétence comme un instrument de pouvoir » (89).

11 août 2011

Sur « The Filter Bubble » d’Eli Pariser (2011)

Eli  Pariser : The Filter Bubble : What the Internet is Hiding from You (The Penguin Press, Kindle Edition, 2011)

 

Eli Pariser, ex-directeur de Move.On Org, consacre cet ouvrage à ce qu’il estime être un fait fondamental dans la récente évolution d’Internet : la personalization (ou customization) des moteurs de recherche et réseaux sociaux, étroitement liée à l’émergence d’une publicité de plus en ciblée sur l’individu. Comme le dit Sheryl Sandberg, une des responsables de Facebook – en interprétant cette évolution comme un désir des consommateurs et des citoyens, ce qui est loin d’aller de soi – « people don’t want something targeted to the whole world – they want something that reflects what they want to see and know » (1496-1502).

Cette personalization s’est mise en place comme une réponse à ce que Steve Rubel a nommé l’attention crash (l’individu ne peut être attentif à l’ensemble de l’information proposée par le Web, il faut d’une manière ou d’une autre simplifier l’immense flot, de manière à ce qu’il puise fixer son attention). Les techniques utilisées pour construire le moi des internautes sont bien connues (dans leur principe, non dans le détail de leur fonctionnement, qui demeure très opaque) : « you are what you click » (Google) et « you are what you share » (Facebook). L’auteur montre que d’autres techniques, beaucoup plus subtiles, se profilent à l’horizon. Il va sans doute devenir possible de savoir à quel type d’argument un acheteur est sensible (certains cèdent immédiatement à une proposition de rabais immédiat, d’autres repoussent une telle proposition parce qu’ils sont sceptiques sur la qualité du produit, d’autres ont besoin de consulter des reviews avant d’acheter, etc.). Grâce à la construction d’un persuasion profiling de l’internaute, la publicité pourra alors éliminer les modes de persuasion qui répugnent à l’acheteur. Une autre technique, celle de l’analyse des sentiments est également en train de se mettre en place : l’analyse des mails et divers posts de l’individu permet de se faire une idée précise de ses sentiments et humeurs, en fonction des jours ou moments de la journée, et de cibler la publicité en conséquence (on sait que les internautes stressés sont plus enclins à l’achat compulsif, ou à soutenir un candidat émettant tel ou tel message, etc.). À la limite, l’objectif, comme le dit une responsable de Facebook, est de supprimer tout moteur de recherche : l’information viendra à vous directement, ce sera le « search without search ».

L’auteur montre de manière très convaincante que cette personalization transforme en profondeur ce que nous avons coutume de nommer l’expérience (notre perception apparemment naïve du monde). Considérons la réalité augmentée, c’est-à-dire la perception guidée par de multiples robots qui, grâce à la personnalisation, peuvent aider l’individu à voir et être informé de ce qui est important pour lui (via un smartphone ou d’autres appareils qui seront plus ou moins intégrés au corps) : « augmented reality filters offer the possibility of an annotated and hyperlinked reality, in which what we see is infused with information that allows us to work better, assimilate information more quickly, and make better decisions » (2877-82). Une telle perception ainsi augmentée « represents the end of naive empiricism, of the world as we see it » (2866-71) Notre expérience finit par devenir scientifique, avec cette contrepartie : « in exchange for convenience, you hand over some privacy and control to the machine » (2882-88), « because the transformations applied to your data are often opaque, it’s not always clear exactly what decisions are being made on your behalf, by whom, or to what end » (2380-94).

 

Les dernières lignes citées montrent clairement que l’auteur voit un danger dans cette personalization, qu’il qualifie de « return to a Ptolemaic universe in which  the sun and everything revolves around us » (213-19), ou encore d’équivalent psychologique de l’obésité : les moteurs de recherche et réseaux sociaux nous enferment non seulement dans notre identité mais dans l’identité qu’ils construisent de nous, puisque tout choix futur est guidé par cette identité et la renforce en retour. Apparemment, c’est l’identité qui construit le média, en réalité c’est le média qui construit l’identité (1681-87). La personalization marquerait la fin de la serendipity (d’une recherche qui est un mixte de méthode et de hasard, laissant place à la découverte imprévue), la fin aussi aussi du bridging capital (ce capital social qui nous ouvre à des réseaux différents). L’individu ne ferait plus sa propre vie (car il faut pour cela avoir des options très différentes, qui nous sortent de nous-mêmes). Contrairement à ce qu’affirmaient les évangélistes d’Internet, ce nouveau média pourrait donc, lui aussi, nous rendre plus passifs. La distinction entre pull technology (la TV traditionnelle) et push technology (Internet) ne serait plus pertinente (l’auteur analyse par exemple le système de YouTube appelé LeanBack, qui rapproche YouTube de la TV en proposant des vidéos enchaînées l’une à l’autre, avec une intervention minimale de l’internaute, redevenu spectateur) : « Steve Job’s proclamation that computers are for turning your brain on may have been a bit too optimistic » (954-60).

Face à ces descriptions (qui reprennent sur de nouvelles bases celles, déjà anciennes, de Carl. R. Sunstein), fines et présentées de manière vivante et convaincante, on se demande cependant par rapport à quelle perspective totale ou plus objective sur le Web la personalization pourrait constituer un danger. L’auteur affirme en effet que « personalized filters can interfere with our ability to properly understand the world » (1454-60). Que veut dire ici properly understand ? Il est clair que l’idée d’une perspective totale est un pur fantasme (celui du savoir absolu). Aussi bien l’auteur renvoie-t-il plutôt, par cette expression (properly undrestand), à la pratique des anciens médias, celle des journaux traditionnels : « to some degree, the paper is representative of the news of the day » (1460-65). Il y aurait beaucoup à dire sur ce point (les journaux traditionnels sont eux aussi des filtres, et souvent passablement paternalistes). L’expression renvoie également à l’utopie des créateurs du Web qui imaginaient, selon la formule de Tom Friedman, qu’Internet allait « to make us all next door neighbors »… La personalization signerait la mort de ce Web originel. Il semble bien qu’il y ait cependant là une nostalgie, qui repose en grande part sur une idéalisation du Web des origines (lequel était, rappelons-le, réservé à une étroite élite intellectuelle, homogène culturellement) : « In the early days of the World Wide Web… the online terrain felt like an unmapped continent, and the users considered themselves discoverers and explorers » (1415-20), alors que « Google is great at helping us find what we know we want, but not at finding what we don’t know we want » (1226-32 ; il est à remarquer qu’on pourrait tout aussi bien reprocher à Google de nous faire trouver, par la publicité, « what we don’t konw we want » !).

Certes, on accordera à l’auteur que « what is good for consumer is not necessarily good for citizens » (293-98). Mais Pariser a une forte tendance à supposer que les internautes ont des intérêts et besoins dont ils n’ont pas conscience. Le paternalisme affleure dans de nombreuses formules: « what I seem to like may not be what I actually want » (293-98 – il est amusant de retrouver cette idée platonicienne sous une plume contemporaine). L’élitisme perce également à chaque instant : « the creators of Internet envisioned something bigger and more important than a global system for sharing pictures of pets » (304-11). Ce qui était visé par les fondateurs d’Internet était plutôt « a kind of world wide metabrain » (ibid.), ce qui suppose un Internet sans publicité (on se souvient que tel était effectivement l’objectif des fondateurs de Google !).

 

S’agissant plus précisément du domaine de l’information, l’auteur fait apparaître clairement le lien entre la personalization et ce que l’on nomme en anglais (à la suite de Jon Pareles) la desintermediation : les editors professionnels humains sont remplacés peu à peu par « a mix of nonprofessional editors (our friends and colleagues) and software code to figure out what to watch, read and see. This code will drow heavily on the power of personalization » (725-30). Pariser mène une critique puissante, très convaincante, contre cette mythologie de la desintermediation, censée éroder tous les pouvoirs. Il rappelle que « the effect is to make the new mediators – the new gatekeepers – invisible » (comme l’a soutenu Tim Wu). Les nouveaux médias se nomment Craiglist (publicitaire en ligne), Amazon, Google, Facebook… Alors que nous critiquons sans cesse la presse traditionnelle, « we’ve given very little scrutinity to the interests behind the new curators » (850-56). Les descriptions fines que Pariser mène de ces new curators rejoignent celles de tous les observateurs contemporains des nouvelles formes de journalisme. Les nouveaux médias d’information sur Internet fonctionnent à peu près entièrement au traffic watching. Ce n’est pas une nouveauté dans le journalisme (la presse populaire, les tabloïds, utilisent depuis depuis longtemps le critère de l’audience) mais ce traffic watching repose désormais sur une puissante personalization et il tend à devenir l’unique mode de sélection des articles (qui doivent devenir instantanément « viraux » pour avoir une chance de survie).

Les conséquences d’une telle personalization des nouvelles sources d’information sur Internet sont importantes au niveau politique. L’auteur s’attache à dégager les effets de la personnalisation des messages durant les campagnes électorales :

1) D’abord la fragmentation de l’espace public (il devient impossible de répondre à tous les messages car personne ne les reçoit tous, même pas les dirigeants des campagnes électorales). Cette fragmentation rend impossible « a common conversation », elle-même condition de la formation d’un consensus. La personnalisation politique a le même résultat que la personnalisation publicitaire, elle enferme les individus dans une identité (les hommes politiques ou les partis deviennent l’équivalent d’une marque dans laquelle le citoyen met son identité, finement construite par la personalization) : « when people don’t have to worry about having their basic needs met, they care a lot more about having products and leaders that represent who they are » (2122-28). Les électeurs s’expriment en choisissant tel ou tel (l’auteur nomme cette tendance « postmaterial desire to maximize self-expression », 2173-78). Un tel fonctionnement de la politique a des conséquences importantes : de même qu’une marque peut s’adresser à des clientèles différentes, en adressant des messages différenciés, les hommes politiques, en ciblant ainsi les électeurs, se rendent de gouverner beaucoup plus difficile (on le voit avec B. Obama : quand vous représentez quelque chose de différent pour différents groupes ou individus, il est difficile ensuite de construire une politique faisant l’objet d’un consensus suffisant).

2) Un deuxième effet est celui de l’impossibilité de distinguer le vrai du faux. Il était possible, dans les médias traditionnels, de faire rectifier une erreur ou un mensonge : « it’s not great to have TV station owners be the sole arbitrators of truth… but it is better to have some bar for truthfulness than none at all » (2100-2106). C’est plus difficilement le cas, voire impossible, sur Internet.

La description que l’auteur fait des nouvelles sources d’information est fine et convaincante. Il n’en demeure pas moins qu’elle suscite des questions et objections quant à la signification que lui donne Eli Pariser :

1) L’auteur suppose que les citoyens ont tous également besoin d’être également informés et créatifs. Il est symptomatique qu’il invoque, lorsqu’il veut illustrer les effets néfastes de la personalization, les dangers d’une focalisation trop étroite sur nos intérêts et idées, cela dans le domaine de la recherche scientifique ! On pourrait lui objecter que tout le monde n’est pas chercheur, que les citoyens – et seulement certains d’entre eux – se pensent davantage comme des amateurs que comme des professionnels, lorsqu’ils réfléchissent aux problèmes politiques (je reprends cette distinction à l’excellent livre de Gerry Stokers, Why Politics Matter). Il y a un biais, chez l’auteur, en faveur de l’activité intellectuelle des citoyens, qui présuppose une certaine conception de la démocratie, conception qui est davantage un modèle théorique qu’un reflet de la réalité effective (en réalité les citoyens disposent d’une information limitée, ils agissent davantage à partir de sentiments que d’analyses intellectuelles, tous ne s’intéressent pas à la chose publique, etc.).

2) Il est clair que le livre tout entier repose sur un biais individualiste. L’auteur se lamente sur le fait que chacun n’a pas accès à toute l’information, que les conservateurs restent conservateurs, les libéraux restent libéraux… Mais la démocratie réelle fonctionne ainsi : la synthèse politique n’est possible, la plupart du temps sous forme de compromis, que sur la base d’une multiplicité de groupes idéologiquement homogènes. De ce point de vue, l’enfermement des individus dans une vision du monde, que renforce la personalization sur laquelle reposent les nouvelles sources d’informations sur Internet, pourrait ne pas avoir des conséquences aussi dramatiques que celles décrites par l’auteur. Il n’a de telles conséquences que par rapport à une conception idéale, et idéaliste, de la démocratie, qui est loin d’être la seule possible.

3) Enfin, tout se passe, dans ce livre, comme si l’unique source d’information des citoyens était le Web. Certes, les citoyens américains passent plus de temps sur Internet que les citoyens français. Mais l’auteur n’envisage à aucun moment le fait que les citoyens ont une information sur leur lieu de travail, dans la ville où ils vivent, dans les associations auxquels ils adhèrent, dans les établissements scolaires dans lesquels ils sont inscrits, etc. Il y a là comme une déformation professionnelle de l’auteur, qui le conduit à donner une importance démesurée aux sources d’information disponibles sur Internet.

 

L’ouvrage se termine par des considérations plus prospectives et politiques. L’auteur propose des mesures concrètes pour réformer Internet : « through a combination of individual action, corporate responsibility, and governmental regulation, it’s still possible to shift the course » (2945-52).

Pour ce qui des actions individuelles : éliminer les cookies, veiller à désactiver la personnalisation lorsque cela est possible, choisir les outils qui personnalisent le moins et sont moins opaques dans leur personnalisation (Twitter, et non Facebook), voire apprendre le langage de programmation (cette dernière mesure, particulièrement irréaliste, laisse rêveur), etc.

Pour les compagnies : les internautes doivent les aider à devenir plus transparentes et plus responsables, leur demander de recruter des ombudsmen, de laisser le droit aux citoyens de télécharger toutes les données qu’elles détiennent sur eux, de publier la manière dont elles les utilisent, etc. L’auteur envisage des procédures très complexes pour obliger les sites, moteurs et réseaux à rendre transparente la personnalisation, qui me semblent avoir très peu de chances de voir le jour (par exemple obliger la publicité en ligne à publier, pour chaque offre publicitaire qui nous parvient, les éléments de personnalisation sur laquelle elle s’appuie et donner à l’internaute la possibilité de modifier ces éléments !). Et là encore l’auteur préconise souvent des mesures qui peuvent paraître paternalistes : inciter les réseaux sociaux et moteurs de recherche à attirer l’attention des internautes « toward political engagement and citizenship » ou « stories… surpassingly important », les causes humanitaires par exemple (3148-53); ou encore mettre en place des « filtering systems to expose people to topics outside their normal experience » (3164-69). L’instrumentisation commerciale, fortement critiquée par l’auteur, semble céder la place, trop souvent dans ce livre, à l’instrumentalisation politique (au service de ce que l’auteur estime être le bien commun) ou éthique (les bonnes causes humanitaires) : « we need programmers who will build public life and citizenship into the worlds they create » (3180-85).

Au niveau des gouvernements, enfin : l’auteur envisage qu’ils peuvent faire pour contrer les effets négatifs de la personnalisation  (par exemple « requiring companies to give us real control over our personal information », 3203-8).

 

Mon impression finale est mitigée. La description que l’auteur fait de la personnalisation est fine et convaincante, construite souvent à partir d’interviews de dirigeants et programmeurs de la sphère Internet. L’auteur, qui a travaillé pendant longtemps dans ce milieu, sait de quoi il parle… Mais l’interprétation d’ensemble qu’il donne de la personalization, dans les différents domaines (commerce en ligne, information, politique…) est très fortement tributaire d’une conception de la démocratie qui, même si elle très fréquente dans la gauche libérale américaine, est loin d’être indiscutable et la seule possible. À aucun moment l’auteur ne prend de recul par rapport à cette conception rationaliste (au sens où tous les citoyens, dans une démocratie, devraient débattre et agir rationnellement, sur la base de l’information la plus complète et la plus objective possible) et élitiste (au sens où elle prétend généraliser à l’ensemble des citoyens une pratique qui est celle d’une étroite couche de la population). C’est par rapport à cette conception idéale de la démocratie que la personalization est, dans l’ouvrage, dénoncée comme un danger. C’est aussi par rapport à elle que sont avancées, à la fin de l’ouvrage, des propositions de réforme qui oscillent entre des mesures de bon sens (supprimons nos cookies), des réformes effectivement urgentes et essentielles (faire pression pour que les moteurs et réseaux n’enferment plus les internautes dans des default settings très difficiles à modifier, etc.), et d’autres mesures qui ont tendance à fuir vers l’utopie et, trop souvent, vers le paternalisme.

Il y a enfin, dans ce texte, une nostalgie, celle d’une supposée origine.  De même que les communistes ont fini par condamner le communisme réel au nom du communisme des origines, supposé pur, de même que certains libéraux en viennent à condamner le capitalisme des grandes entreprises au nom du libéralisme économique du XVIIIe, de même que certains chrétiens se réfèrent au christianisme des origines pour critiquer les églises officielles, de même il arrive de plus en plus fréquemment que s’élève, du côté des spécialistes d’Internet, une complainte nostalgique regrettant le bon vieux temps. Je ne suis pas certain que cela soit la meilleure voie pour analyser et interpréter les évolutions en cours (dont la personalization est effectivement une pièce essentielle) et pour lutter efficacement contre les effets, qui sont cependant loin d’être tous négatifs – ce que l’auteur reconnaît d’ailleurs volontiers – de ces évolutions.

6 août 2011

Sur « The Googlization of Everything » (Siva Vaidhyanathan)

The Googlization of Everything (And Why We Should Worry)

Siva Vaidhyanathan

(University of California Press, 2011, Amazon Kindle edition)


Plusieurs ouvrages récents sont consacrés à la customization (ou personalization) des moteurs de recherche (Google) et des réseaux sociaux (Facebook). Je publierai prochainement un compte rendu au livre d’Eli Pariser, The Filter Bubble, (The Penguin Press) et à d’autres, éventuellement.

Le livre de Vaidhyanathan se place d’emblée sous le signe d’une déception face à l’évolution d’Internet, qui se serait éloigné de l’utopie initiale pour devenir le lieu de « both anarchy and oligarchy ».

Il y a, dans cet ouvrage prolixe et répétitif, beaucoup d’informations et d’analyses que l’on peut retrouver un peu partout ailleurs, pas mal de lieux communs, des naïvetés (l’auteur semble s’étonner de ce qu’une recherche sur Google sur le mot God ne donne pas des résultats satisfaisants – mais qui aura jamais l’idée de faire une telle recherche ?), une tendance parfois paternaliste aussi, qui conduit l’auteur à avancer des arguments discutables (il objecte à la politique de privacy par défaut de Google que la grande masse des utilisateurs n’est pas capable de gérer activement les options proposées par le moteur de recherche : « merely setting up a menu with switches does not serve the interests of any but the most adept, engaged, and well informed », 1690-17 – ce qui est loin d’aller de soi : il se pourrait que les internautes qui ne modifient pas les options en question les trouvent utiles, ou sont totalement indifférents).

La perspective de l’auteur n’est cependant pas celle d’une hostilité systématique à Google. Il considère par exemple que Google est un filtre puissant qui fonctionne comme un nettoyeur du Net (et, dans ses relations avec les éditeurs d’images et de musique, souvent comme un garant du copyright, sur YouTube par exemple). En ce sens, il a fonction positive (même si l’auteur estime que Google, pour éviter les conflits liés à l’accusation de « contenus inappropriés », censure au-delà de ce que demande la loi américaine). Google a développé ces fonctions de régulation par opportunité, mais aussi par nécessité. Les tâches de régulation s’imposaient à une époque où elles ne pouvaient plus être effectuées au niveau national : l’auto-régulation par le marché était devenue aux USA une croyance incontestée et « the notion of gentle, creative state involvement to guide processes toward the public good was impossible to imagine, let alone propose » (807-15).

Cette ligne d’argumentation est celle de tout le reste de l’ouvrage. Toutes les fonctions assurées par Google sont, aux yeux de l’auteur, socialement nécessaires, mais elles sont biaisées par le fait que Google est devenu une entreprise commerciale et orientée vers le commerce. L’arrière-fond culturel des créateurs de Google était certes celui de l’éthique universitaire américaine, et l’entreprise en a gardé certaines caractérisistiques (« unstructured work time, horizontal management structures, multidirectional information and feedback flows, an altruistic sense of mission », 3474-81). La PageRank par consensus a son origine, on le sait, dans le critère universitaire du nombre de citations par article. Mais l’évolution de Google l’a éloigné de cette origine. Ni le fonctionnement du moteur de recherche (I) ni le projet de numérisation de la bibliothèque mondiale (II) ne sont inspirés par l’éthique initiale de Google.

(I) L’auteur décrit de manière assez précise le fonctionnement de Google comme filtre modelant nos modes de questionnement et nos listes de réponses. Il met en évidence ce qu’il estime être des biais (en faveur de la popularité par rapport à la pertinence,  en faveur des sites établis par rapport aux nouveaux sites, etc.) – mais sans jamais vraiment préciser comment un moteur de recherche alternatif pourrait fonctionner selon les critères retenus par l’auteur (comment mesurer la pertinence, au niveau de l’ensemble du Web, d’un site ?). C’est cependant, comme dans nombre de publications actuelles sur Google, la customization (ou personalization) qui retient surtout l’attention de l’auteur.

Cette personnalisation ouvre une époque nouvelle, qui nous éloigne du Panopticon décrit par Foucault. Il n’y a plus désormais d’instance centrale de surveillance.  Il serait plus pertinent de parler d’un Cryptoticon : « we don’t know all the ways we are being watched of profiled – we simply know that we are » (2135-42). Cette personnalisation, loin de ne nous empêcher d’être nous-mêmes, nous incite plutôt à nous individualiser (« express yourself »), à développer notre créativité, voire notre excentricité (de manière analogue, les caméras de Londres favorisent les conduites excentriques, comme l’ont établi certaines études sociologiques). Car la créativité et l’excentricité sont financièrement rentables (la publicité pouvant adresser des produits de niche aux individus ainsi mieux ciblés). Les protocoles de Google ou Facebook, à la différence de ce que faisait la Stasi, recherchent les individus à forte identité, subversifs, potentiellement dangereux. Ils incitent à choisir, à se choisir (cf. les « options » et « settings » des programmes). Mais les options sont en fait strictement prédéfinies et laissent de côté des alternatives peut-être plus importantes. Certes, l’individu dispose d’une certaine maîtrise sur ces options, mais seule une minorité les utilise: « Google’s great trick is to make everyone feel satisfied with the possibility of choice, without actually exercising it to change the system‘s default settings » (2157-63).

C’est essentiellement dans le domaine universitaire que l’auteur s’attache à montrer les dangers de la customization par Google (les résultats de la recherche sont filtrés par le profil du chercheur, ce qui pourrait conduire à un appauvrissement, à un repliement de chacun sur son domaine et ses propres idées). Il me semble cependant que l’auteur ne fait pas les distinctions qui s’imposent. La personnalisation peut être très efficace pour les recherches concernant les besoins de la vie quotidienne, mais la recherche universitaire ne se fait pas, et ne se fera pas pour l’essentiel, sur Google, même si ce jugement est à nuancer en fonction des niveaux et des disciplines (sur ce point, on lira les remarquables analyses que l’auteur consacre à Google Scholar, à son fonctionnement et à son importance dans certaines disciplines, ainsi que le chapitre « The Googlization of Research »). On peut douter de l’affirmation globale selon laquelle la customization « threatens republican value, such as openness to differing points of view and processes of deliberation » (3408-15). Certes, les techno-fondamentalistes ne manquent pas, et l’on trouvera toujours quelqu’un pour penser (Jeff Jarvis, par exemple) qu’Internet va remplacer l’Université (l’auteur fait d’ailleurs une excellente critique de cette rêverie) ou révolutionner la politique en rendant caduques les assemblées délibératives de la démocratie représentative…

II) Le chapitre de loin le plus précis et le plus intéressant de l’ouvrage est celui consacré à la numérisation des livres par Google. L’auteur en retrace clairement l’histoire compliquée. Là, comme ailleurs, il défend l’idée que l’origine du pouvoir que s’est arrogé Google est à chercher dans la démission des pouvoirs publics, à l’époque du néolibéralisme triomphant. Mais alors qu’ailleurs il ne propose que très peu de solutions concrètes alternatives, il plaide précisément, ici, en faveur d’une numérisation des livres par les bibliothèques elles-mêmes, en particulier les bibliothèques universitaires. Même si l’histoire semble déjà avoir tranché, les arguments avancés sont loin d’être inintéressants (en particulier son analyse du caractère inapproprié des protocoles de recherche de Google appliqué aux livres – l’internal text searching – et son plaidoyer en faveur d’autres types d’indexation, moins rudimentaires et plus fiables).

Il n’en demeure pas moins que le cœur de l’argumentation est inspiré par un sentiment de nostalgie et d’impuissance. Les promesses de l’Internet des pionniers (d’origine universitaire et non commerciale) auraient dû être relayées par l’État : « we missed an opportunity (…) we could have coordinated a grand global projet, funded by a group of concerned governments and facilitated by the best national librairies » (3741-48). Tout n’est pas encore perdu, cependant… Nous pouvons peut-être encore reconstruire un moteur de recherche et une bibliothèque mondiale, qui rendraient possible une « expanded public sphere »… Mais la conclusion de l’ouvrage, faute de pouvoir envisager une alternative crédible à l’action de Google, fuit vers l’utopie, de manière assez pathétique : l’auteur invite les lecteurs à collaborer à un Human Knowledge Project, défini de manière très vague (et même à construire le parti politique sans lequel ce projet n’aurait aucune chance de passer dans la réalité !).

Les analyses les plus stimulantes de l’ouvrage me paraissent finalement être celles où l’auteur illustre clairement l’idée selon laquelle les protocoles de Google, qui fonctionnent de manière quasi invisible pour la plupart des internautes, modèlent notre pensée et nos comportements. L’auteur considère en effet que l’impérialisme culturel n’est pas aujourd’hui une question de contenu, mais de protocoles : « if there is a dominant form of cultural imperialism, it concerns the pipelines and protocols of culture, not its products » (2075-84). Les protocoles ne sont certes pas toujours content-neutral. Mais en règle générale le contenu est relativement indifférent : « What flows from North to South does not matter as much as how it flows, how much revenue the flows generate, and who uses and reuses them » (2084-91).

L’emprise de Google sur nos pensées et nos comportements est à chercher à un autre niveau, celui du cadre, non celui du contenu : « Google defaults and ways of doing spread and structure ways of seeking, finding, exploring, buying and presenting that influence (though they do not control) habits of thought and action. These default settings, these nudges, are expressions of an ideology » (2084-91). Cette idéologie est clairement définie et assumée par Google. Sa valeur suprême est la « free expression » (c’est cette idéologie qui sous-tend, au-delà de Google, aussi bien la rétention, vente et publication des données privées, que des outils comme Google Street View, par exemple). L’auteur rappelle que cette valeur n’est pas acceptée facilement dans certains pays, même démocratiques (cf. les réactions, en France et en Allemagne, contre Google et l’accès qu’il permet aux sites antisémites). Google Street View, on le sait, suscite des réactions indignées en Allemagne ou au Japon, en raison des traditions culturelles de ces pays (au Japon les rues desservant les résidences sont considérées comme relevant de la vie privée et ne doivent donc pas être filmées). C’est pourquoi il existe une réaction démocratique contre Internet, que l’auteur perçoit fort bien : « The Internet censorship club is expanding and now includes a growing number of democracies. Legislator are under growing pressures from family groups to do something  in the face of all the threats sloshing around the Internet, and the risk of overstepping is high » (Rebecca MacKinnon, cité en 2505-11).

Il me semble cependant que l’auteur a tort de parler des « liberal values espoused by techno-fundamentalism and corporations such as Google », valeurs qui trouveraient des résistances dans certains pays démocratiques. Savoir ce que sont les valeurs libérales est certes un vaste sujet… Mais l’auteur semble ignorer que de nombreux juristes et philosophes, qui sont loin d’être des technophobes, dénoncent, aux États-Unis même, certains abus rendus possibles par les technologies nouvelles justement au nom des valeurs libérales, en particulier de la liberté (cf. S. Levmore et M.Nussbaum, The Offensive Internet, qui oppose à la conception de la libre expression qui inspire Google celle de la Constitution américaine, pour laquelle la liberté d’expression ne peut pas être absolue). L’idéologie de Google a certainement plus à voir avec les intérêts commerciaux et corporatistes (ceux des métiers de l’informatique) qu’avec les valeurs libérales.

On peut dire cela sans diaboliser Google et sans estimer, comme l’auteur, qu’il faut reconstruire ex nihilo les moteurs de la recherche ou une bibliothèque numérisée mondiale… Cette idée me semble la principale faiblesse de l’ouvrage, qui le condamne à la nostalgie (une idéalisation de l’Internet des pionniers), à l’impuissance et à l’utopie. On peut douter de la capacité des États à construire un moteur de recherche alternatif ou à numériser la bibliothèque mondiale (et l’auteur semble bien en douter aussi)… S’il en est ainsi, la seule voie possible me semble celle de la régulation, par des citoyens vigilants (Google et Facebook n’ignorent pas qu’ils sont eux aussi sous le regard des citoyens) et des États libéraux vigilants.

2 août 2011

Sur « Communication Power » (Manuel Castells)

Manuel Castells : Communication Power (Oxford University Press, 2011)

Cet ouvrage imposant (500 pages) prolonge les travaux antérieurs de l’auteur (en particulier The Rise of the Network Society) en inscrivant une théorie originale des réseaux numériques dans une théorie plus large de la network society. Je me contenterai de restituer trois axes fondamentaux de l’étude de M. Castells. Les deux premiers me paraissent constituer une approche précise et convaincante du pouvoir des médias traditionnels et de celui des nouveaux médias. Le troisième me semble par contre à la fois moins original et plus problématique.

1) M. Castells attribue une place particulière au « global networks of information and technology » (27) à l’intérieur de la société contemporaine qu’il conçoit comme « a multidimensional social structure in which networks of different kinds have different logic of value-making » (28). En un sens, le communication network est un réseau parmi d’autres, à côté d’autres réseaux globaux (économique, militaire, religieux, etc.), chacun d’entre eux définissant ce qui constitue pour lui la valeur suprême (le profit, le pouvoir militaire, le salut, etc.). En un autre sens, le communication network est la condition de fonctionnement de tous les autres réseaux (le pouvoir militaire global, par exemple, dépend des croyances de la population, de la capacité de celle-ci à accepter ou non certaines règles, donc, en fin de compte, du pouvoir de la communication) : « thus ideas, and specific sets of ideas, could assert themselves as the truly supreme value…, as a prerequisite for everything » (29). Pour le dire autrement : la communication globale définit, par ses protocoles, la valeur qui lui est propre, comme le fait tout autre réseau, mais cette valeur est celle de la communication, à l’intérieur de chaque réseau et entre ces réseaux : « the common culture of the global network society is a culture of protocols of communication enabling communication between different cultures in the basis not of shared values but of the sharing of the value of communication » (38). C’est le réseau global de communication qui permet, aujourd’hui, le fonctionnement du réseau économique mondial, ou du réseau militaire, ou terroriste, ou religieux, et qui permet à chacun d’eux d’interagir avec les autres pour les modifier et se modifier. En ce sens, le réseau mondial de communication est au-delà des cultures, il repose sur « the common belief in the power of networking and of the synergy obtained by giving to others and receiving from others » (38). L’auteur marque ainsi clairement sa distance par rapport à d’autres interprétations de nos sociétés, qui considèrent par exemple que celles-ci sont dominées par le réseau de l’économie capitaliste, ou encore par celui du cosmopolitisme politique.

Plus précisément, Castells distingue quatre tendances fondamentales des cultures contemporaines, qu’il nomme branded consumerism, cosmopolitanism, networked individualism et multiculturalism (120). Chacune d’entre elles trouve sa condition de fonctionnement et d’interaction avec les autres dans le réseau global de communication. Il n’est pas utile d’exposer ici les arguments en faveur de cette typologie, ni la définition précise de chacune de ces tendances (le branded consumerism est la global entertainment industry ; le cosmopolitanism est à entendre au sens le plus large : il peut s’agir aussi bien d’un réseau politico-militaire mondial que d’un réseau religieux, etc.). L’essentiel est de comprendre, d’une part, que ces quatre tendances, qui ne sont possibles que par des processus de communication, fragmentent celle-ci : le networked individualism, c’est-à-dire la culture de masse qui s’est développée avec Internet, fortement individualiste, n’est qu’une des formes possibles de la communication, à côté de celle que Castells nomme multiculturalism, c’est-à-dire la production et diffusion de biens culturels par des communautés se définissant par leur identité culturelle, ou encore celle qui régit le branded consumerism international. Et de comprendre, d’autre part, qu’un processus global de communication transcende tous les clivages « in a production of meanings through a series of protocols of communication that make intelligibility possible in a communication-centered culture » (125).

Cette thèse a une conséquence forte concernant le concept d’espace public, conséquence que Castells énonce de manière remarquablement claire : « the construction of the new public sphere in the network society proceeds by building protocols of communication between different communication processes » (125). L’auteur analyse finement la multiplicité de ces protocoles (qui, pour chacune des quatre tendances culturelles distinguées plus haut, ne sont pas identiques : la publicité est le protocole central du branded consumering, le networked digital hypertext celui du networked individualism, etc.). Il met aussi clairement en évidence le nouveau type d’audience qui est celui de cette nouvelle sphère publique (une audience fragmentée en individus recevant des messages mais les interprétant activement « according to their own cultural frames, and by mixing the messages from one particular source with their variegated range of communicative practices », 127). Là encore, Castells se distingue de manière remarquable de certains théoriciens de l’espace public en montrant que l’audience, loin d’être une masse passive ou, au contraire, un corps de citoyens rationnels, est à la fois passive (elle reçoit quantité de messages qu’elle reprend à son compte) et active (elle les interprète en fonction de ses schémas cognitifs et de l’information dont elle dispose). Comme le dit Russell Neuman, cité par Castells, « the average audience member pays relatively little attention, retains only a small fraction, and is not the slightest bit overloaded by the flow of information or the choices available among the media and messages » (128). L’audience contemporaine est ainsi, selon Castells, une « creative audience, the source of a remix culture that characterizes the world of mass self-communication » (132), une audience dont la diversité contrebalance la concentration du pouvoir qui est une des tendances caractéristiques des réseaux globaux (136).

2) Un deuxième intérêt de l’ouvrage est de dégager, en prenant appui sur de nombreuses études empiriques, les processus cognitifs et émotionnels que les individus mettent en œuvre dans le nouvel espace public dont il vient d’être question. Là encore, Castells se démarque de conceptions concurrentes simplistes, pour lesquelles l’opinion publique est formée (par les pouvoirs politiques et les médias), ou exprime des intérêts préexistants, ou se forme (selon le modèle rationaliste délibératif).  Il insiste au contraire sur le fait que la construction de l’opinion publique est un processus complexe où interviennent à la fois les élites politiques et médiatiques (la télévision et la radio, rappelle opportunément l’auteur, sont encore la source dominante d’information politique, malgré la montée en puissance d’Internet), qui fournissent des cadres d’interprétation, et les citoyens, qui traitent les données mises à leur disposition.

Concernant le premier pont, la formation de l’opinion par les élites, l’ouvrage a le mérite de rappeler que les médias structurent très fortement l’opinion publique (en choisissant à la fois ce sur quoi il faut penser et ce qu’il faut en penser). En d’autres termes, l’espace public n’est jamais vierge, comme le laissent entendre parfois les chantres naïfs du nouvel espace public qu’ouvrirait Internet, il est toujours déjà organisé par les élites, selon un processus complexe où interviennent diverses instances (le pouvoir politique, les médias, les réactions du public), diverses motivations (le niveau des médias, par exemple, filtre les données émanant du pouvoir politique en fonction de ses propres intérêts) et divers traitements cognitifs et émotionnels des données.

Concernant le second point, un mérite de l’ouvrage est d’attirer l’attention sur l’importance des traitements cognitifs et émotionnels mis en œuvre par des citoyens davantage mus par des valeurs, croyances et dispositions que par des intérêts matériels (153). Un seul exemple : pour éviter la dissonance émotionnelle, les individus cherchent systématiquement les informations qui confirment leurs propres interprétations, quitte à fuir les médias nationaux pour aller s’informer, via Internet, sur d’autres supports. Ce qui pourrait paraître un enfermement dans leur propre pensée (« people tend to believe what they want to believe ») peut aussi être lu comme une forme de résistance aux cadres d’interprétation dominants (165). Le rôle de l’affectivité, dans ces processus, est essentiel (en particulier dans le rapport des citoyens aux partis et candidats qui font le lien entre les valeurs et croyances des individus et leurs intérêts, 154).

La description que Castells fait de l’espace public réel n’équivaut pas à un rejet de l’idéal démocratique, pour lequel des sujets rationnels choisissent leurs gouvernants après délibération dans un espace public ouvert. Elle signifie simplement que la démocratie procédurale, telle qu’elle a été décrite par les théoriciens politiques, n’est qu’un idéal-type (190), dont il est essentiel, si l’on veut qu’il ait quelque chance de devenir un jour effectif, de connaître la distance qu’il entretient par rapport à l’espace public réel structuré par les diverses élites : « this is not a normative call for the triumph of emotional politics, let alone for irrational decision-making. Rather, this is a recognition of the actual way people process signals on the basis of which they make their decisions, for themselves and for the world at large on behalf of themselves » (191). En d’autres termes, il existe un niveau proprement politique, qui n’est pas exclusivement celui de la délibération rationnelle, niveau que l’idéal démocratique doit prendre en compte : « to reach the level of policy decision-making, democratic procedures have to be followed with the full understanding of the processes involved. And these processes are largely emotional, articulated around conscious feelings and connected to choices that elicit a complex array of responses dependent on the stimuli received from our communication environnment » (191). La conception rationaliste de la politique n’a quelque chance de quitter le champ de l’utopie que si elle devient consciente des limites, dans le processus politique, de la rationalité (192). Le public ne se désintéresse pas des enjeux substantiels de la politique, mais il faut prendre conscience que ces derniers, s’ils doivent être perçus par une large audience, « have to be presented in the language of infotainment ». Cela signifie que « the imagined cultural past and the notion of the loss of deliberative democracy are often the result of a nostalgic, elitist bias » (201).

C’est sur la base d’une telle analyse que Castells modère fortement la thèse, qui est devenue un lieu commun, d’une crise de la démocratie : « While there is no doubt about the worldwide crisis of political legitimacy, it is unclear if and how this translates into a crisis of democracy » (295). La crise de la légitimité politique consiste dans le décalage, dans les démocraties, entre « their constitutional rules and the beliefs of their citizen » (295). Ce décalage est dû, entre autres, à la crise de l’État-nation, qui aujourd’hui fait face à de nouvelles légitimités,  débordé qu’il est, à l’extérieur, par les réseaux globaux de l’économie, du pouvoir et de l’information, et à l’intérieur par l’émergence d’identités culturelles affirmant de plus en plus leur indépendance (295). Les médias jouent un rôle fondamental dans cette crise de légitimité, en focalisant l’attention sur les scandales politiques. Il faut cependant constater que « in spite of massive citizen disaffection vis-à-vis the political class, and vis-à-vis democracy as they experience it, often that not people around the world have not given up their political ideals, though they interpret them in their own way » (297) : ils sanctionnent davantage les sortants, suscitent de nouveaux partis et leaders, qui peuvent favoriser l’émergence de nouveaux projets politiques, mais aussi celle de mouvements populistes.  En ce sens, il est abusif de parler de crise de la démocratie.

En un autre sens cependant, qui fait l’objet du long dernier chapitre de l’ouvrage, il est possible de parler de crise de la démocratie, si l’on considère les bouleversements que connaissent actuellement les médias, avec l’émergence d’Internet. Le communication power est aujourd’hui fortement divisé entre ce que Castells nomme les messagers (les mass media traditionnels et les nouveaux médias numériques contrôlés par ceux qui les construisent et les gèrent) et les messages émanant des communications horizontales rendues possibles par Internet (donc par ces nouveaux médias). En d’autres termes, « the medium is not the message, although it conditions the format and distribution of the message » (418) : les messages peuvent remettre en cause les messagers, « once in cyberspace, people may have all kinds of ideas, including challenging corporate power, dismantling government authority, and changing the cultural foundations of our aging/aching civilization », 421). Pour revenir à la crise de la démocratie, il s’ensuit que « the practice of democracy is called into questions when there is a systematic dissociation between communication power and representative power » (298). Pour le dire plus concrètement, « the most important crisis of democracy under the conditions of media politics is the confinment of democracy to the institutional realm in a society in which meaning is produced in the sphere of media » (298). Cette constatation conduit l’auteur à estimer que « democracy can only be reconstructed in the specific conditions of the network society if civil society, in its diversity, can break through the corporate, bureaucratic and technological barriers of societal image-making » (298).

L’hypothèse envisagée à la fin de l’ouvrage est donc celle selon laquelle « the same pervasive multidimodal communication environment that encloses the political mind in the media networks may provide a medium for the diverse expression of alternative messages in the age of mass self-communication » (298). L’auteur est conscient qu’il pourrait s’agir là d’une nouvelle forme d’utopie : « Is this really so ? ».

3) M. Castells estime que le nouvel espace public, celui de l’époque de la « network society » caractérisée par la « mass self-communication », favorise l’émergence de nouveaux mouvements sociaux, cela bien que cet espace soit fortement structuré par « different forms of control and manipulation » et de ce fait « biased towards the builders and caretakers of this space » (302). C’est parce que cet espace est, par construction, ouvert, qu’il est le lieu d’une « battle of images and frames » qui vise à reprogrammer les réseaux de communication : « because they are multimodal, diversified and pervasive, communication networks are able to include and enclose cultural diversity and a multiplicity of messages to a much greater extent than any other public space in history » (302). À la condition qu’ils acceptent de se couler dans les protocoles existants (y compris les formes nouvelles prises par les mass media traditionnels) pour les transformer, de nouveaux mouvements sociaux peuvent émerger. Une tâche fondamentale pour eux est cependant de préserver d’abord « freedom and fairness in the deployment of management of the networked infrastructure of communication and in the practice of the multimedia industry » (302). En d’autres termes, « communication politics becomes dependant upon the politics of communication » (303).

À l’appui de cette thèse, Castells évoque plusieurs formes de ce qu’il nomme les insurgent social movements : la nouvelle conscience écologique, la lutte en faveur d’une mondialisation juste, l’élection d’Obama interprétée comme une « insurgent politics » (par exemple par le passage à un nouveau mode de financement de la politique), les mouvements insurrectionnels contre les despotismes du Moyen-Orient, etc.

On peut cependant s’interroger sur la pertinence qu’il y a à ranger des phénomènes aussi différents sous la même catégorie, celle d’une « potential synergy between the rise of mass self-communication and the autonomous capacity of civil societies around the world to shape the process of social change » (303).

La dernière partie de l’ouvrage me paraît en effet fragile à plusieurs titres.

(a) Les insurgent movements que décrit Castells pourraient fort bien trouver leur place dans le système économique et politique actuel sans le modifier fondamentalement. On peut rester sceptique devant l’affirmation selon laquelle les formes d’auto-organisation rendues possibles par la network society seraient l’ébauche d’une « societal organization around networked self-management » (345 ; il est à remarquer que l’auteur ne donne jamais à cette expression un sens vraiment précis). Il semble, trop souvent à la fin de l’ouvrage, que le sociologue soit tenté de céder la place à l’activiste, ou du moins qu’il accorde une oreille trop complaisante aux chantres de l’utopie du networked self-management, voire d’un brumeux communisme numérique, ou à ceux, plus naïfs encore, de la mobil-ization (constater le rôle des communications par Facebook ou Twitter dans les révolutions arabes récentes est une chose, y voir un tournant fondamental, là et ailleurs, en faveur de la démocratie en est une autre).

(b) Castells rappelle qu’Internet, comme toute technique, peut être utilisé pour opprimer aussi bien que pour libérer, mais ce rappel fonctionne souvent dans l’ouvrage comme une clause purement formelle. L’auteur n’envisage en effet que très allusivement les phénomènes que d’autres auteurs, Martha Nussbaum par exemple, rangent sous l’appellation de the offensive Internet (cf. S. Levmore and M. Nussbaum, The Offensive Internet, 2010). On pourrait contester, qui plus est, l’opposition oppression/libération, qui reproduit un schéma traditionnel (celui présent dans les théories de l’aliénation) et montrer que les nouvelles formes d’organisation économique, ou encore les nouvelles formes d’expression, s’articulent beaucoup plus finement avec le système économique ou le système des médias actuels, qu’il est par ailleurs peu éclairant de ranger sous la catégorie large et vague d’oppression.

(c) La défense de l’ouverture, de la neutralité et de la transparence des protocoles d’Internet est effectivement essentielle. Castells me semble voir à juste titre dans ce que l’on nomme la gouvernance d’Internet un problème politique fondamental. Les nouveaux mouvements sociaux ne pourront produire « another world » (je laisse à l’auteur la responsabilité de cette expression, qui me semble reposer sur un abus, malheureusement très fréquent, de l’adjectif autre) que si les citoyens et leurs États conservent le contrôle, d’une manière ou d’une autre, de ces protocoles : il n’est possible de reprogrammer que si l’on conserve un accès au programme. Mais là encore l’auteur oppose trop mécaniquement les communicating subjects et les controllers of societal communiation nodes (413). La reproduction pure et simple, par Castells, du récit anarcho-libéral des fondateurs d’Internet lui interdit ne serait-ce que d’examiner précisément les formes de régulation (au niveau européen ou national, par exemple) qui n’ont pas pour objectif de museler Internet mais de maîtriser les effets pervers que peuvent entraîner certains usages. Pour ne prendre qu’un exemple, Castells affirme qu’Internet renverse la relation traditionnelle entre les gouvernements et les citoyens, puisque, désormais, ce ne sont plus les premiers qui peuvent épier les seconds, mais l’inverse : « we are all now potential paparazzi » (413). Certes… Mais l’affaire Murdoch devrait nous rendre un peu plus prudents dans l’utilisation de cette métaphore. La transparence, l’open data movement, sont effectivement des tendances fondamentales de nos démocraties. Il n’en demeure pas moins que, comme tous les contre-pouvoirs, ils doivent être organisés (comme en témoignent les réactions des dirigeants des pays démocratiques contre Wikileaks, ou les réactions des citoyens contre les pratiques criminelles de la presse Murdoch).

Pour ces trois raisons, la fin de l’ouvrage me paraît nettement moins originale que le début. Elle se contente souvent d’entonner un refrain progressiste (l’ouvrage a été visiblement écrit au moment de l’élection d’Obama et des espoirs qu’elle suscitait) et anarcho-libéral (les analyses de la fin de l’ouvrage témoignent d’un ancrage dans le discours qui a accompagné l’émergence d’Internet) qui me paraît constituer, aujourd’hui, un obstacle à l’analyse fine du phénomène Internet, en particulier de ses effets politiques – et aussi un obstacle à la défense des potentialités démocratiques de la network society, qui paraît beaucoup plus complexe que ce que laisse penser le dernier chapitre du livre. Celui-ci oppose en effet de manière manichéenne les forces libératrices, celles de la société civile connectée en réseau, et les « government, parties, corporations, interest groups, churches, gangsters, and power apparatuses of every possible origin and kind » dont la priorité serait de museler « the potential of mass self-communication in the service of their specific interest » (414). Mais il me paraît vraiment difficile, pour ne pas dire impossible, de construire une théorie libérale d’Internet sans considérer que les gouvernements, les partis, les entreprises et les églises sont aussi des institutions libérales fondamentales (et, pour les deux dernières, des institutions centrales, à côté de la presse et des multiples associations, de cette société civile au nom de laquelle parle l’auteur).

Il faut cependant ajouter que, d’une certaine manière, ces appareils de pouvoir contribuent, pour Castells, à l’avènement de la société civile connectée autogouvernée. Mais ils le font par une sorte de ruse de l’histoire : « the more corporations invest in expanding communication networks (benefiting from a hefty return), the more people build their own networks of mass self-communication, thus empowering themselves » (421). Peut-on se contenter de reproduire, comme le fait l’auteur, ce vieux schéma téléologique et dialectique (qui a son origine dans le felix culpa chrétienne : le bien se réalise finalement dans l’histoire par son contraire, le mal) ? L’histoire est peut-être plus contingente, et moins dialectique… Remarquons cependant, pour rendre justice à l’auteur, que son optimisme historique est parfois contrebalancé par des accents réalistes. Les envolées utopiques cèdent alors la place aux constatations prosaïques : « However, for the time being, there is an unequal competition between professional media production and our low-quality home home videos and blog gossip » (422). On peut nuancer ce constat pessimiste (les médias professionnels, qui présentent d’ailleurs une grande diversité, sont peut-être moins puissants que ne le pense l’auteur, et les productions des citoyens, dont les meilleures peuvent être aujourd’hui  intégrées aux productions des médias professionnels, plus inventives et élaborées qu’il ne le pense), mais cela supposerait sans doute d’abandonner l’opposition qui gouverne finalement l’ensemble de ce livre, celle de la sphère du pouvoir (L’État, les médias, les grandes entreprises, etc.) et de la sphère de la liberté (l’individu, les communautés formées librement par eux, la société civile, etc.).

22 juillet 2011

Sur « A New Theory of Information and the Internet. Public Spheres meets Protocol » (Balnaves and Willson)

Filed under: Démocratie,Espace public,Internet — Auteur @ 12 h 43 min
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Mark Balnaves and Michele Willson : A New Theory of Information and the Internet. Public Spheres meets Protocol (Peter Lang, 2011)

Ce livre, écrit par deux universitaires du Department of Internet Studies de Curtin University (Australie), risque de décourager le lecteur, en raison de la technicité des trois premiers chapitres. Seuls les spécialistes en théorie de l’information (au sens que les cybernéticiens donnent à ce mot) peuvent juger l’affirmation selon laquelle la théorie présentée dans cet ouvrage est nouvelle. Mais l’essentiel n’est pas là. La suite de l’ouvrage présente en effet une théorie d’Internet, certes étayée sur cette théorie de l’information, mais suffisamment indépendante de celle-ci pour être lue et évaluée sans avoir à se prononcer sur la validité des premiers chapitres. Que cette théorie d’Internet soit elle-même nouvelle ou non  n’est pas non plus la question essentielle (elle me paraît plutôt consister en une synthèse cohérente et personnelle de travaux déjà existants). Les titres ont leur raison (celle des éditeurs) que la raison ne connaît pas…

Disons, en simplifiant beaucoup, que les auteurs choisissent, parmi les théories de l’information existantes, une tradition – qu’ils nomment non réaliste – impliquant que la recherche d’information (sur un moteur de recherche, par exemple) modifie le savoir de celui qui effectue la recherche, c’est-à-dire ne se contente pas d’augmenter celui-ci. C’est à partir d’une telle perspective que les auteurs en viennent à rapprocher le concept de protocole, tel qu’il a été élaboré en particulier par A.E. Galloway, de la théorie de l’agir communicationnel d’Habermas.

Si la recherche d’information modifie le savoir, c’est en effet parce qu’elle s’effectue à partir de protocoles qui, à différents niveaux, structurent la communication, c’est-à-dire définissent un certain nombre de contraintes et possibilités d’action (affordances). Une bonne partie de l’ouvrage est consacrée à la définition de ces contraintes et possibilités. Penons par exemple, pour rester au plus près du vécu des internautes, les protocoles qui organisent des communications à distance, indirectes (c’est-à-dire en l’absence de l’interlocuteur), anonymes, multiples et simultanées (l’utilisateur pouvant être au même moment sur Facebook et LinkedIn, par exemple). De tels protocoles rendent possibles des types de communication ayant des propriétés particulières, qui modifient le savoir des usagers et la distribution sociale de ce savoir. De la même manière, un protocole comme celui de Wikipedia modifie le savoir des usagers, du fait qu’il fournit, par construction, des réponses particulières à ces questions : qui produit le savoir et comment ? par qui et comment est-il reçu ? de quoi est-il le savoir ? comment et à quelle fin est-il utilisé ? de quel savoir l’utilisateur produisant ou recevant ce savoir est-il lui-même l’objet ? etc.). Généralisons : « protocol, the rules governing material code at various levels, sets the material context for accessibility to the social distribution of knowlege in the Internet » (176).

Une des propriétés de ces protocoles est, aux yeux des auteurs, essentielle : ils sont plus ou moins visibles. Le savoir est certes déterminé mais par les protocoles, non « by the people themselves » (170), mais les utilisateurs ont plus ou moins conscience des algorithmes qui organisent leur communication et leur savoir (un exemple : ce que nous nommons, depuis quelque temps, la « neutralité du Net », est en train de devenir visible – mais bien d’autres protocoles sont totalement hors de portée du non-spécialiste). Il s’agit là d’une propriété nouvelle, car même si les règles régissant une conversation de salon ou le fonctionnement de l’accès au savoir dans une bibliothèque étaient loin d’être toutes transparentes aux agents, le degré d’opacité et d’invisibilité des protocoles d’Internet est beaucoup plus élevé. L’internaute, par exemple, peut croire être connecté anonymement sans l’être, il peut penser à tort qu’il efface ses écrits ou paroles, etc. (qui connaît le mode de fonctionnement  d’Acxiom, l’agrégateur au travail derrière Google ?).

Les auteurs ne décrivent pas systématiquement ces protocoles, mais l’idée qu’ils développent est claire. Ils l’illustrent, à plusieurs reprises, de manière suggestive. En suivant Geiger, ils montrent par exemple que contrairement à une idée répandue – par Habermas en particulier – les protocoles d’Internet ne fragmentent pas l’espace public mais opèrent une intégration particulière de celui-ci, qui s’effectue non par l’échange des discours et la construction d’une synthèse rationnelle, mais par des algorithmes :

…the opinions crafted by individuals (presumably after or through discourse in a small community) can be aggregated and passed to other users and communities for further discussion and subsequent aggregation. Such sites cut out the human mediation traditionally required in a social network, allowing for a seemingly social direct representation of public opinion in the blogosphere. Through a system of uncoordinated coordination, collective action has become possible on a previously unimaginable scale, due to the small amount of effort required by each human in order to bring about the social « wisdom of crowds » (R.S. Geiger, « Does Habermas Understand the Internet ? The Algorithmic Construction of the Blogo/Public Sphere », Gnovis, 2009 – cité par les auteurs à la page 135).

 

 

Il n’a pas été question, jusqu’ici, de questions normatives, simplement d’une description des effets des protocoles sur la communication et le savoir. Mais la perspective des auteurs a, très clairement, un horizon normatif : « an awareness of the possibilities of theses constructs, of the affordances of technological environs and tools for communication, data gathering, or online moderation is important for understanding the possibility for collaborative activity and the degree to which actions, issues and discussions can be freely and openly canvassed or enacted » (146).

C’est à ce point de l’argumentation des auteurs que Galloway rejoint Habermas… La théorie de l’agir communicationnel d’Habermas met en effet en évidence qu’aucune communication n’est immédiate, et que celle qui a lieu dans l’espace public démocratique suppose un ensemble de règles, qu’Habermas explicite longuement dans ses ouvrages (ce sont les règles logiques et éthiques régissant le discours non stratégique : universalité de l’espace public, reconnaissance mutuelle des participants en tant qu’agents libres, également rationnels et raisonnables, débattant des affaires publiques, etc.). Or, par bien de leurs aspects les protocoles d’Internet peuvent apparaître comme des intermédiaires proches de ce qu’Alfred Schutz (auquel les auteurs consacrent des pages intéressantes) et Habermas nomment l’espace public démocratique.

L’intérêt de l’ouvrage est de ne céder ni à l’utopie selon laquelle les propriétés des protocoles actuels d’Internet et les règles de l’espace public au sens d’Habermas convergeraient (on se souvient des grandiloquentes proclamations de John Perry Barlow à ce sujet), ni à l’idée selon laquelle ils divergeraient inévitablement (Internet serait une « zero institution » au sens que Jodi Dean donne à cette expression, c’est-à-dire une institution « which makes no normative claim » et ne peut de ce fait qu’être un lieu de dissensions infinies). Les auteurs discutent, en particulier, les analyses d’Habermas (dans un article de 2006 ; « Political Communication in Media Society ») selon lesquelles les protocoles d’Internet permettent certes d’organiser des actions contre les régimes autoritaires mais conduisent inévitablement à la fragmentation de l’espace public en multiples espaces réunissant des activistes mobilisés en faveur de causes diverses, dont l’action ne peut déboucher sur une réelle perspective politique que s’ils rejoignent l’espace public démocratique, dont la presse est le vecteur principal. Les auteurs se font les échos des critiques selon lesquelles Habermas, dans cet article, sous-estimerait le potentiel démocratique d’Internet, les facteurs « which combine to allow quality material to emerge to public attention » (Axel Bruns, dans un article de 2007, « Habermas and/against the Internet »).

Les analyses concrètes des auteurs (qu’il n’est pas possible de résumer ici) tendent à montrer qu’Internet « presents fascinating challenges for the maintenance of the public sphere » (95). Le regard qu’ils portent sur la contribution d’Internet à la vie démocratique est certes lucide et sans illusion : « at best, current deliberative practices on the Internet are closer to a form of activism than to a public sphere embedded in law for participatory democracy » (160). Ils montrent par exemple que les nouveaux agrégateurs (Google Social Search, Twitter Lists), s’ils font émerger « quality material to public attention », comme il a été dit plus haut, enferment souvent à nouveau les internautes dans les sphères limitées de leurs intérêts et valeurs (ce qu’avait déjà souligné Cass R.Sunstein), en utilisant les réseaux sociaux comme des filtres confinant les usagers dans « a gated community, limited to a pre-screened list of like-minded individuals and groups » (138).

Aussi bien, ce n’est pas du côté des pratiques politiques actuelles permises par Internet qu’il faut chercher les « fascinating challenges » dont parlent les auteurs, mais du côté des potentialités démocratiques des protocoles. Ceux-ci, on l’a vu, ont pour caractère essentiel l’invisibilité, qui leur confère leur pouvoir : « the more ignorant people become about the underlying infrastructures delivered by the Internet, then the more influential that system(s) would become » (169). Mais une société démocratique peut prendre conscience de cet état de choses et poser la question de la visibilité de ces protocoles : « how might we make visible and critique the intentional and unintentional… barriers that direct the flow of online activity and encourage uncritical, instrumental navigation online ? » (114). Les questions essentielles que posent l’existence des protocoles d’Internet (que rendent-ils possibles ? qu’interdisent-ils ? comment déterminent-ils le contenu auquel accède l’usager ? à quels niveaux ? quelles données concernant l’usager stockent-ils, et où ? quel est leur degré de transparence et le contrôle que le citoyen a sur eux ?, etc.) sont autant de défis à la pratique démocratique. C’est en posant ces questions qu’une société démocratique s’engage dans la voie du renforcement de l’espace public : « a generalisation of competence of the informed citizen with the Internet, the autors would argue, would start with at least these questions. If a citizen cannot engage the Internet at this level and relies solely on recipe knowledge, then they cannot in all honest be called informed » (117).

Poser la question de la gouvernance d’Internet, au sens le plus large du terme, est donc pour les auteurs le seul moyen de sortir des discours utopiques (les protocoles d’Internet vont étendre et approfondir la démocratie) et réactionnaires (ils sont une menace pour la démocratie) : « the next step… is to create transparent algorithms that can assist deliberative democratic process on the Internet and, perhaps more importantly, expand the capability of citizens to undestand the effects of the material technology of the Internet on their decisions and their identities » (171). Concrètement : nous pouvons construire des protocoles qui n’enferment pas les citoyens dans des sphères où ils ne rencontrent plus que l’écho de leur propre voix, qui n’exploitent plus leurs données personnelles et, surtout, qui ne leur ôtent plus la capacité de juger et modifier les outils qu’ils utilisent.

Reprenant une idée de Galloway, les auteurs estiment que les protocoles actuels « are driven at present not by policies or regulations that want to expand a public sphere but by logics of ease in the very material creation of the Internet » (118). Cette « logics of ease » n’est pas dénoncée par les auteurs comme un mal intrinsèque, ou une conspiration capitaliste. Elle a simplement des effets, qu’il faut comprendre et transformer de manière à ce que les protocoles d’Internet renforcent l’espace public dans le sens d’une « genuine communication » et d’un « collaborative knowledge building » (118). Les protocoles actuels, qui semblent suivre « the easiest and thus the most logical approach », cachent ou rendent moins désirables des protocoles alternatifs, qu’une société démocratique doit rendre à nouveau visibles.

Prolongeant des analyses de S. Coleman au sujet de la BBC, les auteurs en viennent à envisager en particulier la création d’un public search engine, qui « would need to keep transparent the coding behind it and the organizing logic and intent of the algorithms that run it – keeping the purpose and practice of these open for the public deliberation and input by all. Relevance would then be determined by public, not commercial, needs (including the the design of the information retrieval system) » (175).

 

Il me semble qu’une telle proposition suscite deux interrogations distinctes.

La première est de savoir si les auteurs, qui dénoncent les utopies qui ont accompagné le développement des protocoles d’Internet, ne proposent pas à leur tour une mesure dont on peut se demander si elle est faisable et souhaitable. Á supposer qu’un tel moteur de recherche public puisse jamais voir le jour, quelles seraient ses chances de succès et sa contribution effective au développement de l’espace public démocratique ?

Je ne m’engagerai pas davantage dans cette première interrogation. La seconde me paraît moins visible mais tout aussi importante. Les auteurs, en reprenant sans distance critique les analyses d’Habermas relatives à l’espace public, n’érigent-ils pas une conception particulière de la démocratie comme la seule possible, cela sans la moindre justification? L’utopie pourrait bien être à chercher non pas dans telle ou telle mesure préconisée par les auteurs (la construction d’un moteur de recherche public, par exemple) mais dans l’idée que l’espace public démocratique est un espace universel où débattent des sujets rationnels pleinement informés. Une telle conception de la démocratie a, on le sait, été souvent critiquée (entre autres, vigoureusement, par M. Walzer dans Politics and passion). On peut à juste titre se demander si cet agir communicationnel, pour reprendre le terme d’Habermas, n’idéalise pas l’espace démocratique réel (les intellectuels ont souvent tendance à penser le débat démocratique à l’image du colloque universitaire – en l’idéalisant fortement, d’ailleurs). Il est symptomatique que les auteurs, parce qu’ils suivent Habermas sans le questionner, présentent comme des évidences empiriques ce qui ne va pas du tout de soi : que les citoyens « expect a public culture of shared knowledge, values and points of reference », qu’ils rejettent les pratiques par lesquels les hommes politiques « buy citizen votes and their power through the Internet » par des campagnes électorales onéreuses et d’habiles manipulations, etc. Il y a, derrière ces assertions et d’autres du même type (175-176), une certaine naïveté qui a pour effet de tracer une ligne contestable entre les pratiques politiques réelles, incluant celles qui passent par les protocoles actuels d’Internet – pratiques bien hâtivement qualifiées de contraires à l’éthique régissant la démocratie – et des pratiques idéales, celles au nom desquelles les auteurs proposent de réformer les protocoles d’Internet. Il est clair, par exemple, que si l’on suit les auteurs dans la conception qu’ils se font du citoyen informé (comme un citoyen dont l’accès à l’information n’est pas limité par des protocoles l’enfermant dans une perspective étroite), on ne peut qu’en venir à préconiser un moteur de recherche qui « can be used to carefully manage and maintain a representative sample of the most relevant and broad-reaching commentary and developments on any topic or issue » (139). Mais cette opposition entre des citoyens enfermés dans des horizons étroits et des citoyens pleinement informés « on any topic or issue » est-elle pertinente ? N’y a-t-il pas, derrière une telle opposition, le mythe d’un citoyen pleinement informé ? Qu’est-ce qu’être pleinement informé et pleinement informé sur tout ? Est-ce vraiment cela, être un citoyen éclairé, dans nos démocraties réelles ? Avec ces questions, c’est l’idée même que se forme Habermas de l’espace public démocratique qui perd de son évidence.

On peut penser que la critique que j’avance ici est par trop conservatrice. Elle pourrait rejoindre celle de Michael Schudson :

Citizens can be monitored rather than informed. A monitoral citizen scans (rather than reads) the informational environment in a way so that he or she me be alerted on a very wide variety of issues for a very wide variety of ends and may be mobilized around those issues in a large variety of ways… Monitorial citizens tend to be defensive rather than pro-active. They are perhaps better informed than citizens of the past in that, somewhere in their heads, they have more bits of information, but there is no assurance that they know at all what to do with what they know. They have no more virtue than citizens of the past – but not less, either » (« Changing Concepts of Democracy », MIT Communications Forum, 1998).

Mais même si le point de vue de Schudson est précieux (tout ce qui peut nous mettre en garde contre l’utopie est bienvenu) ma critique est différente de la sienne. Il ne fait pas de doute, comme l’a brillamment montré Pierre Rosanvallon dans La contre-démocratie, que les formes modernes d’activisme, indépendamment même de l’utilisation des outils offerts par Internet, peuvent dégrader les contre-pouvoirs indispensable à toute démocratie et engendrer ce que P. Rosanvallon nomme une impolitique (et Schudson des actions « defensive rather than pro-active »), c’est-à-dire des actions visant tout au plus à surveiller le pouvoir, à s’opposer à lui, à l’affaiblir, mais renonçant à toute politique positive orientée vers le bien commun. Il ne s’ensuit pas, cependant, que l’action des citoyens, dans nos démocraties, soient condamnées à cette impolitique, comme Rosanvallon le dit lui-même fortement à la fin de l’ouvrage. Le scepticisme de Schudson semble bien reposer, finalement, sur le même présupposé que l’utopisme de nos auteurs (un utopisme d’ailleurs modéré, quand on pense à d’autres variantes, plus exubérantes, qui ont accompagné la construction d’Internet). Ce présupposé consiste à opposer la sphère de l’universel (l’espace public habermasien, lieu de la délibération rationnelle) et les multiples sphères du particulier (celles où les citoyens se mobilisent en faveur de telle ou telle cause) ou, pour le dire autrement, à opposer « genuine communication » et « uncritical, instrumental navigation on line », comme le font trop souvent les auteurs de l’ouvrage. Si l’on pense l’espace public démocratique d’une autre manière, en rupture avec l’idéalisation qu’est le modèle délibératif, si l’on considère qu’il est constitué de sujets non pas individuels mais collectifs (institutions, partis, syndicats, groupes de pression, associations de la société civile, etc.), dont le savoir et la rationalité sont limités (comme en témoigne l’importance, dans la vie politique, des croyances, des symboles, des émotions et des passions), on sera amené à envisager de manière plus positive et nuancée les effets des protocoles d’Internet sur la vie publique (pour une étude fine de ces effets, de leurs promesses et de leurs limites, cf. Dominique Cardon, La démocratie Internet).

Pour revenir au titre de l’ouvrage : ce qu’il y a de plus nouveau dans cette étude est sans doute l’insistance particulière des auteurs sur la nécessité, dans nos sociétés démocratiques, de rendre visibles les protocoles que nous utilisons quotidiennement, d’en mettre clairement en évidence les effets, de manière à pouvoir les utiliser davantage au service des pratiques démocratiques. Mais comme toute réflexion sur les rapports d’Internet et de la démocratie, la réflexion des auteurs engage également une conception de la démocratie, qui ne me semble pas, en l’occurrence, la seule possible – ce qui relativise à mes yeux la pertinence des mesures qu’ils proposent (un moteur de recherche public, par exemple).

 

15 juin 2011

Sur « Cultures du numérique » (Communications, n°88, 2011)

Le récent numéro de Communications (n°88, 2011), dont le maître d’œuvre est Antonio A. Casilli (Centre Edgar-Morin HAC EHESS/ CNRS) a, entre autres mérites, celui de sortir des sentiers battus. On y trouvera des approches inattendues de la culture numérique (une description fine de l’e-santé, par D. Dupagne, par exemple, ou une synthèse sur le Net art, par J.P. Fourmentraux) ainsi que de très bons articles sur des thèmes plus classiques mais traités de manière à la fois synthétique et, parce que nuancée, nouvelle (« Édition électronique », par P. Mounier et M. Dacos, « Administration électronique », par P. Dagiral, « Prosumer », par G. Beaudouin, qui analyse avec précision les nouvelles formes de consommation-production). Tout au plus peut-on regretter que certains phénomènes qui commencent à être ici et là étudiés, par exemple la violence sur Internet (cf. le récent The Offensive Internet, de M. Nussbaum et S. Levmore), ou encore la cybercriminalité, ou l’activisme du type de celui d’Anonymous, ou de Lulz Security, qui sont une des dimensions de la culture numérique, ne soient pas envisagés dans ce numéro (il est vrai que les derniers développements de cet activisme sont particulièrement récents).

L’article intitulé « Propriété intellectuelle » (F. Rochelandet) réussit le tour de force de présenter en quelques pages l’essentiel de la question. Il s’agit d’une synthèse très équilibrée qui emporte l’adhésion (même si j’ai du mal à suivre l’auteur dans la proposition finale, celle d’un système de licences où « les individus pourraient faire des dons directement aux auteurs selon la valeur qu’ils attribuent à leurs œuvres, dons qu’ils pourraient ensuite déduire fiscalement » – opération dont la faisabilité me paraît pour le moins douteuse).

L’article « Réseaux sociaux sur Internet » (D. Cardon, par ailleurs auteur de l’excellent livre La démocratie numérique) fait une description très fine des diverses formes de conversation dans les réseaux. La fin de l’article (pages 146-147) propose une grille de lecture très convaincante, d’une part de l’affaiblissement de la frontière entre l’espace public traditionnel et celui de la conversation ordinaire (en opposant la lecture républicaine, qui se désole de cette disparition de la frontière entre professionnels et amateurs, et celle qui voit en ce phénomène un empowerment des citoyens) – d’autre part de la manière dont Internet recompose l’espace public en sollicitant les affects et la subjectivité des internautes (en opposant une lecture biopolitique, qui voit dans ce phénomène de nouvelles formes de domination, à la suite de Foucault, et une lecture que l’auteur nomme par la pollinisation, qui insiste davantage sur ses conséquences positives : « les coopérations sur Internet produisent des externalités positives pour l’ensemble de la collectivité : une intelligence collective, des biens communs qui ne peuvent être appropriés par l’État ou le marché, de nouvelles formes d’échanges culturels »). La fin de l’article, très nuancée, tente de montrer que chacune de ces interprétations peut contenir une part de vérité, tant les phénomènes que l’on range sous le titre de culture numérique sont ambivalents : on assiste à « un refus de plus en plus affirmé par les individus… de s’en remettre à d’autres pour choisir, organiser et hiérarchiser l’information », mais, en même temps, « en augmentant la compétition entre les individus en quête de reconnaissance, les réseaux sociaux de l’Internet contribuent aussi à uniformiser les manières de se présenter, de se singulariser et d’agir les uns envers les autres ».

Cette sensibilité aux ambivalences et contradictions de la culture numérique, signe d’un point de maturité atteint par la réflexion sociologique sur Internet, caractérise d’ailleurs la quasi-totalité des interventions. Pour ne citer qu’un dernier exemple, N. Auray, dans son article intitulé « Solidarités », met très clairement en évidence les contradictions des communautés créatives : de jeunes musiciens peuvent témoigner d’une générosité radicale, en rendant leurs œuvres librement téléchargeables, tout en se livrant à une concurrence acharnée pour accéder à une parcelle de visibilité sur les plates-formes de réseau social, le numérique exacerbant cette lutte pour la gloire ou l’attention.

Ce court volume, j’espère l’avoir fait sentir, est un instrument précieux pour mieux comprendre notre présent numérique et éclairer nos choix.

 

 

 

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