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31 mai 2013

Sur Éloge du populisme, de Vincent Coussedière (Elya éditions, 2012)

Filed under: Démocratie,Espace public,Europe,Nation,Populisme,Union européenne — Auteur @ 11 h 12 min

 Populisme et démagogie

à propos de Vincent Coussedière : Éloge du populisme (Grenoble, Elya éditions, 2012)

 

Le populisme est d’abord, pour le philosophe qu’est V. Coussedière, un mot dont il convient d’analyser les usages et les significations. En un premier sens, ce terme nous en apprend davantage sur ceux qui l’emploient que sur ce qu’il est censé désigner : « c’est le mot utilisé par nos élites pour parler d’un peuple qu’elles ne peuvent plus reconnaître – parce qu’il ne les reconnaît plus »  (18). En un second sens, celui que lui donne l’auteur, le mot renvoie à un phénomène réel, en l’occurrence à un comportement du peuple : le populisme correspond « à ce moment de la vie des démocraties, où le peuple se met à contrecœur à faire de la politique, parce qu’il désespère de l’attitude des gouvernements qui n’en font plus » (22). Le concept de populisme est donc à la fois critiqué et assumé par l’auteur, lequel ne fait d’ailleurs l’éloge du populisme, tel qu’il l’interprète, que dans la mesure où ce dernier constitue à ses yeux un moment transitoire dans la vie des peuples démocratiques, « une aspiration à retrouver un être-ensemble politique » (22) – au sens fort que l’auteur donne au mot politique (« c’est le fait de poursuivre en commun des fins librement choisies qui est politique », 120).

 

Une interprétation originale du populisme

 

Un tel concept de populisme est construit par V. Coussedière à partir du constat de l’insuffisance des deux principales interprétations du phénomène. Selon l’interprétation qu’il qualifie « de droite » (Taguieff[1]), le populisme n’est qu’une figure renouvelée de la démagogie inhérente à la démocratie. Une telle interprétation, qui rabat le populisme sur les revendications identitaires des démagogues, sous-estime le fait que les électeurs sont loin de partager toutes les valeurs des partis démagogiques pour lesquels ils votent. Elle lui ôte ainsi d’emblée toute valeur critique et politique. Cette interprétation a certes le mérite de reconnaître que l’offre du démagogue n’est pas politique, qu’elle est incompatible avec la démocratie représentative. Mais incapable de percevoir l’insuffisance de l’offre politique classique, elle finit par conforter les élites en place dans le sentiment du bien-fondé de leurs politiques. Et le fait de nommer la démagogie « populisme » présente évidemment l’avantage, pour les élites, de ranger celle-ci, au moins en partie, du côté du peuple et non plus des seuls démagogues, auxquels un peuple irrationnel et mû par des affects est désormais censé fournir ses thèmes de prédilection.

Selon l’interprétation que l’auteur qualifie « de gauche » (Rosanvallon[2]), le populisme, ou au moins certaines tendances de celui-ci, serait à comprendre comme une revendication de démocratie directe ou participative. Le mérite de cette interprétation est, aux yeux de l’auteur, de reconnaître que le populisme porte une véritable demande politique, au sens qu’il donne à ce mot. Elle l’interprète cependant à tort, selon V. Coussedière, comme une critique du principe même de la démocratie représentative : « elle ne voit pas que cette demande est une demande de représentation, une demande d’être gouverné selon le Bien commun » (37).

L’interprétation que propose V. Coussedière, parce qu’elle refuse de rabattre le populisme sur la démagogie, reconnaît clairement, comme le fait l’interprétation « de gauche », sa valeur politique. Dans des pages convaincantes, l’auteur met en évidence que les mouvements démagogiques sont davantage à interpréter comme un effet que comme une cause du populisme (considérer que le démagogue est à l’origine du populisme serait lui prêter un pouvoir exorbitant, sans voir que le populisme « est justement la manière dont un peuple réagit à son abandon par une classe dirigeante dont fait aussi partie le démagogue », 22). Mais l’interprétation de V. Coussedière se distingue de l’interprétation « de gauche » lorsqu’il considère le populisme comme une réaction politique essentiellement conservatrice, dont l’origine est à chercher dans une faiblesse de l’offre politique.

L’auteur, convaincu que l’insuffisance des deux interprétations précédentes se ramène en fin de compte à celle du concept de peuple qu’elles mettent en œuvre, s’attache à justifier cette interprétation par une théorie du conservatisme inspirée de Tarde[3]. Après avoir rappelé que la philosophique politique a interprété le peuple soit comme un être politique soit comme un être social, V. Coussedière soutient que le populisme n’est pas seulement une réaction face à la perte de la capacité politique du peuple, qu’il est aussi une réaction face à « la destruction de son être social, fondement de sa capacité politique » (49). Or l’être social du peuple, selon Tarde, consiste en une similitude, résultat de l’imitation, par laquelle les membres d’un peuple acquièrent, dans un processus ouvert à de nouveaux apports et à de nouvelles assimilations, suffisamment de traits communs pour cultiver le sentiment de leur unité. À l’opposé des théories contractualistes, pour lesquelles la construction d’un droit commun fonde la similitude du peuple, Tarde insiste sur l’interaction entre la construction de l’être social et de l’être politique du peuple : la similitude est la condition de l’égalité politique et juridique, par laquelle les membres du peuple s’obligent l’un l’autre et se reconnaissent l’un sur l’autre des droits, et cette égalité renforce en retour la similitude.

C’est plus précisément en mobilisant deux concepts élaborés par Tarde pour rendre compte de ce processus d’interaction que V. Coussedière construit sa théorie du populisme comme phénomène politique conservateur. Tarde distingue en effet l’imitation-coutume, par laquelle le peuple assimile des manières traditionnelles de vivre, de penser et de sentir, de l’imitation-mode, par laquelle il assimile les innovations qui s’ajoutent aux anciennes manières et finissent par devenir elles-mêmes objet d’imitation. Le populisme serait à penser, selon V. Coussedière, comme « l’expression du conservatisme du peuple et de son attachement à l’imitation-coutume en dehors de toute forme partisane définitive », comme « le parti des conservateurs qui n’ont pas de parti » (61).

Une telle caractérisation a le mérite, aux yeux de l’auteur, de ne pas ramener le populisme à un phénomène de ressentiment identitaire, comme le fait l’interprétation de droite : « ce que le peuple veut conserver, ce n’est pas son identité, car il n’a pas d’identité et il le sait », « c’est sa capacité d’imiter une tradition et de reconnaître la similitude de ceux qui l’imitent avec lui » (61). L’identité fermée et la similitude ouverte à de nouveaux apports et de nouvelles assimilations ne doivent pas être confondues. Le mouvement Chasse, pêche et tradition, par exemple, n’est pas un mouvement identitaire mais un mouvement qui cherche à préserver ce qu’il perçoit – à tort ou à raison, c’est une autre question – comme un ensemble de libertés menacées par les mouvements écologistes et la législation européenne. Il en va de même, aux yeux de l’auteur, de l’attitude envers les immigrés de culture musulmane, laquelle ne témoignerait pas du rejet de l’étranger mais du refus d’importer certaines coutumes perçues, à tort ou à raison, comme incompatibles avec la sociabilité héritée du passé : les tensions autour de l’Islam ne relèvent pas d’un conflit entre deux religions mais d’une contradiction « entre un mode de cohésion du peuple reposant sur l’imitation de cultures plurielles, à l’intérieur de laquelle la religion est une composante mineure de la sociabilité, et un mode de cohésion reposant essentiellement sur la religion » (66).

 

Le populisme comme phénomène politique

 

On pourrait objecter à l’auteur que la frontière entre « la conservation d’une sociabilité propre » et « la sauvegarde d’une identité » est mince. Mais le fait que la greffe identitaire soit toujours possible ne doit pas conduire à rabattre le populisme sur la démagogie, à occulter son sens qui est celui d’un « moment de crise et de réaction du peuple à sa décomposition sociale, moment qui ne s’est pas encore cristallisé politiquement » (70). Le fait qu’il ne parvienne pas, ou pas encore, à trouver une forme politique ne doit pas masquer qu’il s’agit d’un phénomène proprement politique, en l’occurrence le moment où « le peuple lutte pour sa survie en redécouvrant la solidarité de son être social et de son être politique » (72). Paradoxalement, c’est parce qu’il n’a pas trouvé de débouché politique qu’il est un phénomène redécouvrant la nécessité de la politique comme condition permettant le renforcement de sa sociabilité (72). Le populisme, mouvement de protestation contre l’absence de politique, n’est donc à interpréter ni comme une demande identitaire, ni comme une demande révolutionnaire, ni comme une demande de démocratie directe. Alors que les différents populismes sont souvent caractérisés par leur sous-estimation de la démocratie représentative, V. Coussedière les interprète comme une demande « s’inscrivant dans le cadre de la démocratie représentative » (73). Le populisme présuppose « la maturité politique d’un peuple qui sait le caractère incontournable de la représentation » (21), qui n’ignore pas que « le peuple est l’ensemble des citoyens dont la tâche n’est pas de gouverner les autres », mais qui « se voit forcé de faire de la politique, c’est-à-dire de prendre une place qui n’est pas la sienne » (73). V. Coussedière va jusqu’à écrire que « le populisme est le moment où l’essence du politique est encore abritée par le peuple » (23). Le encore est à sans doute à comprendre dans le sens où les dirigeants n’abritent plus cette essence, mais aussi dans le sens où le populisme pourrait bien ne plus l’abriter un jour, si les démagogues parvenaient à le canaliser en mouvement identitaire ou, pire, totalitaire. C’est pourquoi ce moment est essentiellement fragile : « le peuple fait encore l’épreuve de son être politique sur le mode de l’errance » (23). De cette errance témoigne la contradiction inhérente au populisme, la tension entre la confiance et l’exaspération d’un peuple qui manifeste l’attachement à la représentation par l’abstention, la volatilité, l’indécision ou le vote purement protestataire, autant de signes adressés à la représentation elle-même (74). Si un « éloge du populisme » est possible, c’est parce ce mouvement d’errance qui témoigne encore d’un attachement à la représentation en manifestant sa méfiance à l’égard des représentants est aussi, malgré ses ambiguïtés, « un mouvement de résistance à la régression identitaire et démagogique » (75). Mais ce moment d’errance pourrait bien, si les démocraties ne trouvent pas les moyens de répondre à cette demande politique, déboucher sur une dissolution de l’être-ensemble politique du peuple : ne trouvant plus son unité dans une visée commune, incapable de surmonter les divisions sociales qui menacent sa similitude, le peuple pourrait être tenté par d’autres solutions[4], en  renonçant à l’exercice toujours ouvert de la liberté politique (81).

 

 

La « généalogie de la destruction du peuple politique français »

 

Une telle construction serait incomplète et insuffisamment justifiée si elle ne répondait pas à ces deux questions : (1) quelle est l’origine de la décomposition sociale et de l’affaiblissement politique du peuple ?  (2) comment un peuple dans un tel état de transition pourrait-il revitaliser la démocratie représentative, de manière à conjurer le danger démagogique ?

Les deux dernières parties de l’ouvrage s’attachent à répondre à ces questions, non sans susciter de nombreuses interrogations.

S’agissant de la première question, l’analyse conceptuelle cède la place à une « généalogie de la destruction du peuple politique français » (26). Mais cette généalogie philosophique laissera probablement sur leur faim les historiens, les sociologues et les économistes. Elle se réduit, trop souvent, à une histoire fantasmagorique, une gigantomachie où s’affrontent des ismes et les individualités (intellectuels et hommes politiques) supposées les incarner. Toute l’histoire de l’Europe, et de la France depuis le gaullisme, y est interprétée comme une lente décadence sous les coups conjugués du « gauchisme » individualiste et hédoniste (dont les quatre piliers seraient le tiers-mondisme, l’écologisme, le féminisme et le pédagogisme) et de « l’européisme » (qui substituerait à la citoyenneté républicaine l’appartenance à des collectifs identitaires, dans une Union vide de substance). Gauchisme et européisme auraient ainsi progressivement miné et les fondements non-politiques du peuple français et la dimension proprement politique de celui-ci, c’est-à-dire la recherche collective du bien commun. Le gauchisme, implanté dans la société française par les présidents successifs (à partir de Giscard d’Estaing, tous accompliraient la « pénétration institutionnelle du gauchisme »), aurait fini par converger avec « l’européisme » dans le « droit-de-l’hommisme ».

On se départit difficilement de l’impression que l’essai philosophique vire, à la fin de l’ouvrage, au pamphlet, avec tous les défauts du genre (l’absence de justification empirique des énoncés, la faible prise en compte des travaux scientifiques sur cette période, le recours à une psychologie et à une psychanalyse sommaires censées éclairer le comportement de Mitterrand par le « ressentiment envers toute forme de grandeur », ou celui d’Obama et Sarkozy par la « condition de fils sans père », etc.). Et l’on en vient vite à penser que l’auteur, après avoir soigneusement distingué populisme et démagogie, réintroduit à la fin de l’ouvrage des thèmes qui sont des pièces centrales du discours des démagogues, de droite comme de gauche, et en importe jusqu’au style, en sacrifiant au goût de la formule simplificatrice (que gagne-t-on à dire, pour ne prendre que cet exemple, que la construction européenne est une « révolution permanente à l’usage des Européens vieillissants » ?).

Les insuffisances d’une telle généalogie ne sont sans doute pas étrangères au fait le discours des démagogues, certes caractérisé comme une récupération identitaire du populisme, ne fait pas l’objet dans cet ouvrage d’une étude aussi précise et systématique que celle consacrée au populisme. Des ouvrages récents ont attiré l’attention, à juste titre, sur des traits fondamentaux de ces discours : le rejet de toute médiation et temporisation (Taguieff[5], Hermet[6]), l’exagération des menaces réelles et l’exploitation des menaces imaginaires (Taguieff, Reynié[7]), ou encore le dogmatisme et le refus de tout compromis (Ndiaye[8]), etc. Force est de constater que ce sont bien quelques-uns de ces traits qui sont réinvestis par l’auteur dans cette construction de la « généalogie de la destruction du peuple français ».

Reste la seconde question, celle de savoir comment un peuple dans un tel état de transition pourrait éviter de tomber sous la coupe des démagogues qui cherchent à structurer le phénomène populiste en mouvement identitaire. Sur ce point, le grand mérite de l’ouvrage est d’insister sur la nécessité d’une solution politique, au sens fort que l’auteur donne à ce mot. En ce sens, les mouvements identitaires ne sont pas des mouvements politiques. Ils procèdent de la décomposition de la pratique démocratique et, en posant une fin transcendante indiscutable censée reconduire la communauté à son unité (120),  ils se situent clairement en dehors du champ de la politique, telle que la comprennent les sociétés démocratiques.  Le populisme, à l’inverse, témoigne du fait que le peuple français « sait que son être politique ne réside pas dans une identité commune, mais dans une sociabilité partagée qui est la seule base possible d’une volonté collective librement construite » (122). Mais la forte insistance sur la nécessité d’une solution politique débouche finalement sur l’idée que seul le recours aux « grands hommes » pourrait recomposer politiquement le peuple : « le populisme du peuple doit trouver ses grands hommes, lesquels ne seront véritablement grands que s’ils savent reconnaître dans le populisme le peuple lui-même » (149). Contre l’alliance des technocrates et des démagogues, qui chacun à leur manière dépolitisent le peuple, « il faut redécouvrir l’alliance du peuple et des grands hommes » (151). Mais on cherchera en vain, dans l’ouvrage, au-delà d’une invocation récurrente de la figure historique de De Gaulle, des précisions sur ce concept de « grand homme » (ce terme a-t-il aujourd’hui une signification en dehors d’une certaine tradition politique française ? quel sens pourrait-il prendre dans les autres pays européens ou aux États-Unis ?) et sur la manière dont devrait se construire une telle alliance. Il est clair, enfin, que sur ce point également la marge est étroite entre la solution préconisée et le culte démagogue du chef – malgré toutes les précautions que prend l’auteur.

 

Une contribution importante au débat sur le populisme

 

Un tel réinvestissement des thèmes populistes conduit finalement le lecteur à se demander si la distinction du populisme et de la démagogie, qui est au centre de l’ouvrage, est aussi nette que le pense V. Coussedière. À cette question, il est possible de répondre de deux manières très différentes : (1) si l’on considère que les analyses historiques et les propositions politiques des dernières parties réfutent, du  fait de leurs insuffisances et ambiguïtés, la thèse centrale du livre, celle de la distinction du populisme et la démagogie, on conclura que toute la construction de V. Coussedière doit être remise en cause (2) si par contre on estime que l’insuffisance de la fin de l’ouvrage est seulement celle de la généalogie en question, qui sacrifie trop souvent l’approche scientifique et prudente des phénomènes sociaux et politiques à une narration philosophique – qui cache mal le choix, certes respectable, d’une défense sans compromis de la souveraineté républicaine – on pourra conclure que la distinction du populisme et de la démagogie mérite d’être fermement maintenue.

Celui qui défendrait cette seconde perspective devrait affronter trois tâches :

(1) Il devrait d’abord justifier son rejet de la « généalogie de la destruction du peuple français » telle que la construit l’auteur, en mettant en particulier en évidence que son esquisse historique, plus philosophique que scientifique, sous-estime le caractère définitivement pluraliste des sociétés démocratiques et, dans sa dénonciation du multiculturalisme, du féminisme, de l’écologie, de l’Union européenne (entre autres) fait l’impasse sur des problèmes contemporains fondamentaux.

(2) Il devrait ensuite produire une explication convaincante de la crise sociale et politique des démocraties. Il ne semble pas impossible d’accepter le diagnostic que V. Coussedière construit sur la base de la théorie de Tarde tout en refusant de faire appel, pour expliquer les problèmes des sociétés démocratiques, à l’action de ces forces mythiques maléfiques que sont le « gauchisme », « l’européisme » ou « le droit-de-l’hommisme ». On peut penser que le travail philosophique de clarification conceptuelle, à ce niveau, doit céder la place aux travaux scientifiques qui s’assignent la tâche de comprendre les déstructurations du tissu social (liées à l’ouverture de l’économie française et européenne sur le monde et à une réponse politique inappropriée à celle-ci) et les difficultés que rencontrent toutes les sociétés pluralistes et complexes, et pas seulement l’Union européenne, dans leur effort de construction de la légitimité démocratique (cela dans un contexte économique où l’État n’est plus le seul centre de décision et où l’espace public est profondément transformé par le développement des nouvelles technologies de l’information). La philosophie, si elle ne se nourrit pas, ici, de ce qui n’est pas elle, risque d’engendrer une mythologie.

(3) Il devrait enfin, pour conforter, avec V. Coussedière, la distinction du populisme et de la démagogie, mettre en évidence les mécanismes intellectuels et les ressorts affectifs auxquels ont recours les démagogues lorsqu’ils cherchent à cristalliser un phénomène authentiquement politique en mouvement identitaire, par la simplification, la symbolisation, et l’ensemble des procédés de la « pensée magique » (Taguieff). En l’absence d’une telle réflexion sur la démagogie, le risque est grand d’idéaliser le phénomène populiste, de ne retenir de lui que la demande politique du Bien commun, sans voir que celui-ci se décline, plus prosaïquement, en demandes plus précises (préférence nationale, sortie de l’euro, protectionnisme économique, etc.) – en d’autres termes sans voir que le populisme et la démagogie sont souvent étroitement imbriqués, et que leur désintrication, possible et éminemment souhaitable, suppose une critique préalable des arguments et des thèmes centraux des mouvements démagogiques.

On aurait grand tort, en prenant appui sur les pages où le philosophe s’aventure sans doute au-delà de la limite que la philosophie doit s’assigner, de caricaturer cet ouvrage. Le travail conceptuel auquel il se livre pour établir que le populisme est un phénomène authentiquement politique, qui ne peut être confondu avec son exploitation démagogique, a aujourd’hui bien peu d’équivalents.

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, Paris, CNRS éditions, 2012).

[2] Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie, Paris, Editions du Seuil, 2006.

[3] Gabriel Tarde, Les lois de l’imitation, (1890), Ink Book, Kindle Editions, 2013.

[4] La fin de l’ouvrage envisage, dans une section intitulée « L’impasse des gouvernements démagogiques », trois scénarios possibles, dans le cas où les démagogues parviendraient à structurer politiquement le populisme : « totalitaire », « nationaliste et impérial » et « communautariste et impérial » (pp. 130-131).

[5] Op. cité, passim.

[6] Guy Hermet, « Permanences et mutations du populisme », in Populismes (Critique, n° 776-777, janvier-février 2012).

[7] Dominique Reynié, Populismes : la pente fatale (Paris, Plon, 2011).

[8] Pap Ndiaye, « Du mccarthysme au Tea Party », in Populismes (Critique, n° 776-777, janvier-février 2012).

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4 mai 2013

Sur David Marquand : The End of the West: The Once and Future Europe (Kindle edition, 2012)

Filed under: Démocratie,Espace public,Europe,Nation,Populisme,Union européenne — Auteur @ 15 h 12 min

David Marquand : The End of the West: The Once and Future Europe (Kindle edition, 2012 ; first edition Princeton University Press, 2011)

 Europhile et britannique, c’est possible !

L’historien David Marquand, auteur du récent The End of the West : The Once and Future Europe, est un Européen convaincu, mais lucide face aux contradictions de l’Union européenne.

On ne trouvera pas vraiment, dans son livre, de recettes politiques concrètes pour sortir l’Union européenne de sa crise. Mais on sort de cette lecture avec des idées plus claires sur le passé, le présent et le futur de l’Union européenne.  Je ne retiens de cette excellente synthèse que deux problèmes fondamentaux :

1) D. Marquand montre de manière très convaincante que l’Union européenne s’est construite dans une atmosphère de méfiance à l’égard de la politique et du débat public. Il ne condamne pas, il constate. A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les pères fondateurs de l’Europe se méfiaient, et on les comprend, de l’État-nation et de la vie politique qui s’y était déroulée et avait débouché sur la guerre. Ils cherchaient à construire des institutions pour échapper à la «  vie politique avec toute son irrationalité brouillonne, vulgaire et bruyante » (63).  

Leur projet était, bien entendu, hautement politique. Mais la politique telle qu’ils la concevaient était celle de la table de conférence et des couloirs, pas celle des chambres parlementaires et des meetings électoraux. Cette politique-là leur rappelait trop le fascisme et le nazisme, les foules mobilisées et les cruels démagogues (64).

L’Europe s’est donc construite de manière technocratique (Marquand met bien en évidence l’influence sur les pères fondateurs de la théorie de Saint-Simon, l’apôtre français de la politique administrative et technocratique).

Une telle construction de l’Europe de haut en bas était sans doute nécessaire. Il n’en demeure pas moins qu’elle marque encore trop l’Union européenne, qu’elle est de moins en moins adaptée à la situation nouvelle qui est la nôtre. Il y a eu, bien sûr, des progrès de la démocratisation. La création et montée en puissance du Parlement européen, pour équilibrer les instances bruxelloises, en est par exemple un signe. Mais ce signe en direction de la politique publique « n’est pas très convaincant » (64). On sait que le Parlement européen jouit d’une faible légitimité, et Marquand rappelle fortement que lors du dernier élargissement de l’Union, les peuples n’ont pas été consultés.

Une conséquence de ce caractère non démocratique de la construction européenne est la théorie économiste qui a longtemps régné dans les milieux européens. Marquand la nomme « théorie de la tache d’encre » (106). De même qu’une tache d’encre s’étend lentement mais sûrement sur un buvard, l’Union européenne, par petits pas successifs, d’élargissements en approfondissements, était censée se développer et se renforcer à la fois, dans une « union toujours plus étroite », comme le disait J. Monnet, dont le moteur était la construction du marché unique.

On sait ce qu’il en est aujourd’hui… La fin était politique, mais le moyen était économique, et il a éclipsé la fin. Et la politique, refoulée, fait retour aujourd’hui sous la forme du populisme… Cela d’autant plus, en période de crise, car le succès économique n’est plus là pour susciter le fragile consentement tacite et passif des peuples. La légitimité par le résultat s’effondrant, l’Union européenne est désormais en danger politique…

 2) Un corollaire du point précédent est la sous-estimation, dès le début de la construction européenne, de la réalité nationale et ethnique : « tout ce qui était en rapport avec la réalité ethnique était considéré comme archaïque, rétrograde, comme un facteur de division et un danger »  (53). On comprend le choix des fondateurs de l’Europe, qui avaient en tête les terribles conséquences du nationalisme débridé. L’Europe pacifique était pour eux une Europe supranationale et sans frontières (53). Là encore, l’auteur ne juge pas, il constate que ce caractère marque encore l’Union européenne contemporaine.

La conséquence d’une telle sous-estimation des réalités nationales et ethniques apparaît clairement dans l’hésitation, que l’Union européenne n’a pas toujours pas dépassée, entre une structure fédérale et une structure confédérale : l’Union est, pour l’auteur, dans un noman’s land entre les deux (103), et cette situation n’est pas faite pour renforcer sa légitimité politique et son autorité morale.

Dans le contexte nouveau de la mondialisation de l’économie, qui soumet l’Europe à une rude concurrence, les populations découvrent à la fois que l’État national n’est plus capable de les protéger, et que lorsque l’Union européenne est en mesure de le faire, c’est au prix de ce qui leur apparaît comme l’abandon d’une grande partie de la souveraineté nationale (80). On comprend alors que les victimes du changement économique (et elles sont légion) se retournent à la fois contre les élites nationales (la classe politique, les entrepreneurs, les intellectuels), contre les supposées élites europhiles de Bruxelles et Strasbourg et contre les immigrés : «  ils cherchent des boucs émissaires à la fois en haut et en bas de la pyramide sociale (83).

 Il y a là une « crise morale, une crise qui touche à l’identité, au sens et aux objectifs » de nos sociétés, un profond sentiment d’impuissance politique des peuples européens.

 Résumons-nous : l’Union Européenne « peut-elle surmonter ses contradictions internes – celle entre les élites européennes et leurs peuples, celle entre les promesses de la démocratie et la réalité de la technocratie » ? (22). Peut-elle dépasser les compromis paralysants entre démocratie et technocratie et entre fédération et confédération ? (66).

Ce qui compte, plus que les quelques remèdes qu’avance Marquand (l’élection au suffrage universel du Président du Conseil européen, mesure qui susciterait sans aucun doute une vigoureuse opposition de nombreux États et dont on peut douter qu’elle soit un remède suffisant, et même efficace), c’est le vigoureux diagnostic auquel se livre l’auteur. Il est clair que l’Union européenne

1) ne peut plus se tenir à l’écart de la politique (de ce que l’auteur nomme la « haute politique », pour l’opposer à la politique technocratique) : « l’époque où le projet européen pouvait rester à l’écart de la haute politique est révolue ; une raison de cela est que l’union monétaire, la dernière grande réalisation de l’Europe technocratique, a fait sauter les digues qui séparent la haute politique de la politique de niveau inférieur » (109)

2) et qu’elle ne peut plus rester dans cet état d’hésitation institutionnelle (de nombreux commentateurs soulignent, en ce moment, que l’Union européenne renforce à la fois tous les pouvoirs, ceux du Conseil européen, ceux du Parlement européen, ceux des Parlements nationaux, ceux des peuples via l’initiative populaire prévue par le Traité de Lisbonne, etc. – dans une fuite éperdue de recherche de légitimité, brouillonne et inefficace).

 Espérons que le débat politique qui va s’ouvrir, à l’approche des élections européennes, retiendra ce diagnostic et cet appel vigoureux à résoudre nos contradictions.

 

 

 

 

 

30 avril 2013

sur Istvan Bibo : Misère des petits Etats d’Europe de l’Est (Albin Michel)

Filed under: Démocratie,Europe,Libertés,Nation,Populisme,Union européenne — Auteur @ 12 h 47 min

Remarques à partir de la lecture de : István Bibó : Misère des petits États d’Europe de l’Est (Albin Michel, 1993)

 István Bibó, dans cet ouvrage qui contient des essais écrits immédiatement après la guerre (en particulier  Les raisons et l’histoire de l’hystérie allemande, 1942-1944) met en œuvre, pour comprendre le nationalisme (allemand et centre européen) un concept qui a son origine dans la psychiatrie, celui d’hystérie. Il ne s’attache jamais à définir le sens que lui donne la psychiatrie. Mais le sens  politique qu’il lui donne est clair.

La théorie de l’hystérie politique de Bibó peut être résumée de la manière qui suit (point 1 à 5). Mais le caractère le plus original de cette théorie n’apparaît que lorsque Bibó l’applique au nazisme et aux multiples formes de nationalismes dans l’Europe centrale de l’entre-deux-guerres : paradoxalement, ce que Bibó nomme le populisme ne peut fleurir que dans des sociétés démocratiques ou en voie de démocratisation. Je terminerai cette note par des considérations sur l’actualité de la pensée de Bibó. Il me semble qu’elle permet de mieux comprendre la situation qui est celle de l’Union européenne (le développement des populismes, la « renationalisation » de l’Union).

 (1) Bibó commence par dégager l’origine de l’hystérie politique. Elle naît d’une expérience historique traumatisante de la communauté : les membres de celle-ci ont le sentiment, face à une situation historique, que « la solution des problèmes qui en découlent dépasse leur capacité » (21). Il peut y avoir diverses causes à ce sentiment : le caractère soudain de la situation, le sentiment de souffrances imméritées, la gravité des problèmes, l’immaturité de la communauté en question qui ne parvient pas à faire face à cette expérience, etc. Il est à remarquer que Bibó souligne fortement l’importance des affects dans le développement du populisme : « les catastrophes ne sont jamais provoquées par des idées, mais par des affects qui les imprègnent » (109).

(2) L’important n’est pas tant ces différentes causes que ce qui en résulte : une « paralysie de la pensée politique, des sentiments et des intentions de la communauté », qui se fixent exclusivement sur l’interprétation de cette situation (22). La communauté ne part plus alors de la réalité et de ce qui est possible, mais de ce qu’elle imagine être ou voudrait devenir. Ses dirigeants et l’opinion opposant des slogans aux faits désagréables (23). Dans une telle situation, il s’opère une « sélection à rebours, qui favorise les tenants des faux compromis, les conciliateurs de l’inconciliable, les faux réalistes dont le réalisme dissimule leurs ruses, leur violence ou leur obstination » (23) alors que les personnalités clairvoyantes sont étouffées « par le mur de l’auto-satisfaction et d’une vision du monde hystérique et fermée » (23). Tout est alors en place pour que se développe une « tendance à la fausse évaluation » (23) que Bibó décrit très finement. Ces communautés « considèrent avec un respect inavoué les résultats obtenus par les communautés vigoureuses qui savent regarder leurs problèmes en face et acceptent en même temps avec empressement les hommages qui sont rendus à elles-mêmes, en général, à tort » (23). On voit alors apparaître en même temps une surestimation excessive de leur propre pouvoir, sous la forme, par exemple, de « la foi en la force magique de mots désignant des choses inexistantes, c’est-à-dire de la propagande » (23), et un sentiment d’infériorité ; un discours sur le caractère exceptionnel de la nation et une sous-estimation de la valeur des résultats réellement atteints ; le respect immodéré des succès obtenus et la recherche excessive de réparations pour les maux réels ou, souvent, imaginaires, infligés par les autres communautés, etc..

(3) La communauté devenant de plus en plus incapable de voir la cause de ses malheurs et échecs, elle trouve des raisons imaginaires qui lui permettent de prolonger la fausse situation dans laquelle elle vit. Elle se réfugie alors dans une pseudo-solution, une solution illusoire, en s’inventant « une formule ou un compromis qui cherche à concilier l’inconciliable », ce qui revient à éviter les forces qui, dans la réalité, s’opposent à cette solution, forces qu’il faudrait combattre activement (22). La « réaction faussée et démesurée face aux stimuli venant de l’environnement » (23) conduit par exemple à rechercher un bouc émissaire (que l’auteur qualifie de recherche d’une « explication magique », qui suscite une « contre-magie » destinée à combattre ces forces magiques imaginaires).

(4) L’adoption de cette fausse solution persuade la communauté qu’elle est active, unie, indépendante, démocratique, alors que dans un tel état, « le pays agit comme s’il était uni, alors qu’il ne l’est pas, comme s’il était indépendant, alors qu’il ne l’est pas, comme s’il était démocratique, alors qu’il ne l’est pas, comme s’il vivait une révolution, alors que dans la réalité il croupit dans l’inactivité » (22).

(5) Une telle attitude hystérique finit par susciter dans le réel l’hostilité que la communauté, dans un premier temps, surestimait ou imaginait. La guerre peut s’ensuivre, et la communauté est vaincue non pas parce qu’elle est physiquement inférieure mais parce qu’elle entretenait un faux rapport à la réalité (24).

 Bibó illustre cette théorie abstraite en l’appliquant au cas de l’Allemagne et des pays de l’Europe centrale.

Il récuse de nombreuses interprétations du nazisme (par la culture allemande, ou bien des explications du type de celles avancées par les marxistes). Il soutient que la situation traumatisante, dans le cas de l’Allemagne, a été l’impossibilité de réaliser son unité, comme l’avaient fait les autres pays d’Europe, par voie démocratique. L’impérialisme allemand est une « surcompensation de la faiblesse » (72), qui développe le « culte magique du pouvoir » (72).

En développant cette idée, Bibó fait intervenir une idée fondamentale, qui n’apparaît pas dans le schéma présenté ci-dessus, et qui est sans doute ce qu’il y a de plus original dans la pensée du philosophe hongrois.

On peut approcher cette idée, dans un premier temps, à partir de l’analyse qu’il fait des guerres contemporaines (80-81). Il montre que la « guerre sans passion » des princes européens a cédé progressivement la place, à l’époque démocratique, à une guerre qui fait intervenir des masses (par la conscription, en particulier), guerre qui présente de tout autres caractéristiques. Car pour pouvoir conduire une guerre, dans une société en voie de démocratisation, « il fallait susciter auprès du peuple insurgé le sentiment d’une menace d’agression » (81). L’ennemi n’est donc plus le prince et ses armées, mais le peuple ennemi. Les guerres révolutionnaires et napoléoniennes sont la première illustration de ces guerres qui déboucheront sur des atrocités inconnues des guerres précédentes. Elles ouvrent la voie à « des guerres d’extermination entre des peuples » (81). Pour le dire en un mot, les guerres modernes sont des guerres démocratiques. Même si Bibó reconnaît que la démocratie, pacifique par nature, ne devient agressive que par crainte (81), il met en évidence la propension des démocraties, lorsqu’elles sont dans une situation fondamentale traumatisante, à la guerre d’un nouveau type, et aussi la difficulté de ces démocraties à terminer les guerres (comme en témoigne le Traité de Versailles, avec sa volonté de faire payer à l’infini les vaincus, cela parce que les hommes d’État doivent, pour gagner la voix de leurs électeurs, « assouvir  leur haine contre l’adversaire d’hier », 83). Le « bon sens traditionnel des traités de paix européens » (84) est alors devenu impossible. L’histoire aurait été différente, estime Bibó,si les alliés, après Versailles, avaient cherché à favoriser une reconstruction démocratique de l’unité allemande. Mais ils ont voulu donner des leçons de morale aux Allemands : « le pire traitement des hystériques consiste à leur asséner des jugements moraux et à les traiter en êtres inférieurs » (92) ; « les démocraties victorieuses éprouvèrent une irrésistible envie de moraliser » (92 ; cf. la clause du traité de Versailles sur la « culpabilité » de l’Allemagne). Le traité comportait « une condamnation morale au nom de principes que la communauté politique allemande n’était pas assez mûre pour accepter et que les vainqueurs eux-mêmes n’appliquaient pas » (114).

À partir de cette analyse, il est possible de généraliser. De même que les traits nouveaux de la guerre s’expliquent par le fait que la guerre est devenue démocratique, Bibó montre que le fascisme et le nazisme ne peuvent naître que dans une société démocratique ou en voie de démocratisation. Dans de telles sociétés, la catastrophe (la défaite dans le cas de l’Allemagne) s’accompagne de l’effondrement des puissances politiques et sociales d’oppression traditionnelles (aristocraties, monarchies). Cet effondrement a conduit les peuples à dissocier le sort de la nation de celui de la liberté : « le fascisme existe en germe partout où, à la suite d’un cataclysme ou d’une illusion, la cause de la nation se sépare de celle de la liberté » (111). La liberté, dans des pays en cours de démocratisation, et face à la difficulté de celle-ci, paraît alors une menace pour la nation (Bibó le montre particulièrement bien sur le cas des pays de l’Europe centrale, à fortes minorités nationales, où la démocratisation a été vécue comme un risque de destruction de la communauté, en raison de la liberté d’expression et d’action qu’elle donne aux minorités). C’est seulement dans une société démocratique ou en voie de démocratisation que peut jaillir cette idée absurde : « obtenir que les forces des masses qui, dans les pays européens ayant connu une évolution harmonieuse, soutiennent, du fait de la révolution démocratique, la cause de la nation et de la liberté, s’alignent uniquement derrière la cause de la nation et non derrière celle de la liberté » (111) ; « aussi paradoxal que cela puisse paraître, le fascisme n’existe que là où les masses sont animées de sentiments démocratiques » (111), « le fascisme est la déformation de certaines manifestations de la crise de l’évolution démocratique » (112) ; « même étroit et mesquin, le nationalisme est un sentiment de masse apparenté au démocratisme », lorsque celui-ci ne peut, pour une raison ou une autre, se développer dans une communauté (155). Le nationalisme ne se développe que sur fond de « la peur pour l’existence de la communauté » (156). Les individus et les communautés immatures (où la démocratisation est en cours) « réagissent au sentiment d’incertitude existentielle en reniant leur ancien système de valeurs » (164).

Bibó est particulièrement convaincant dans l’application de ces analyses à la forme du pouvoir personnel de Hitler. Avec la démocratisation relative qu’a connue l’Allemagne à partir de la fin du XIXe siècle, « petit à petit le peuple tout entier demande à être guidé non par les méthodes traditionnelles des dynasties et des souverains, mais par des méthodes qui tiennent compte de ses propres besoins et de ses propres souhaits » (120). Mais « l’effondrement trop brutal d’un règne personnel traditionnel peut facilement conduire à la dégénérescence de ce souhait essentiellement démocratique : désemparée, la communauté instaure alors une dictature personnelle » (120). Le principe hitlérien du Führer intervient alors pour « résoudre la tension entre le désir du peuple d’être conduit par des méthodes démocratiques et son pénible sentiment d’être abandonné » (120). C’est pourquoi Bibó peut affirmer que le peuple allemand ne voulait pas une dictature mais un régime politique exprimant les vœux de la communauté : « sa volonté était entièrement conforme au principe fondamental de la démocratie », mais la situation l’amena à penser qu’elle pouvait prendre la forme du pouvoir personnel du Führer (120). Le peuple allemand est tombé dans un piège fatal : « l’hitlérisme était fort et remportait des succès tant qu’il représentait l’autodétermination, la démocratie et le socialisme » (123). Une fois les buts d’Hitler apparus au grand jour, l’hitlérisme était condamné, par l’action des Européens, bien sûr, mais aussi par la désillusion du peuple allemand.

Une telle théorie permet de comprendre, selon Bibó, le caractère monstrueux (au sens étymologique d’un phénomène que l’on montre parce qu’il est fortement contradictoire) du fascisme et du nazisme : « le despote absolu qui s’appuie sur le mouvement des masses, l’absurdité d’un populisme qui méprise les foules, la quadrature du cercle que représente le nationalisme anti-démocratique, l’aberration d’une révolution anti-libertaire et la guerre d’extermination que mènent les peuples les uns contre les autres » (113). Bibó décrit dans le détail les « contradictions internes de l’âme hystérique » (113). En réaction contre le Traité de Versailles, la communauté politique allemande renversa les valeurs européennes, mais  dans une attitude contradictoire : l’Allemagne se tourne rageusement contre les valeurs européennes au nom duquel elle a été blâmée et condamnée mais elle demande satisfaction devant les institutions mêmes qui lui ont infligé cette humiliation ; Hitler veut la réhabilitation morale des Allemands, mais il se soustrait à ses responsabilités en valorisant ce dont l’Allemagne a été accusée ; la nation allemande n’ayant pas été traitée sur un pied d’égalité, Hitler réclame que le peuple allemand soit traité avec égalité mais il érige en loi l’inégalité des peuples ; Hitler accuse les pays européens d’avoir été responsables de la guerre mais il érige la guerre en loi de la vie des nations ; il réclame réparation mais considère que les peuples inférieurs doivent servir l’Allemagne ; il réclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes mais bafoue ce droit, etc. (113-114).

Avec beaucoup de précautions, il est possible d’appliquer cette théorie de l’hystérie politique au cas de l’Union européenne d’aujourd’hui.

Il me semble qu’une telle application permettrait d’avancer les thèses suivantes :

(1) Nous sommes en Europe dans une expérience historique traumatisante, car les citoyens ont le sentiment de problèmes qu’ils ne peuvent résoudre. Ils ressentent de ce fait une peur, peur pour l’Union européenne, qui se transforme très rapidement en peur de l’Union européenne, car cette peur pour l’Union est une peur pour leur nation au sein de l’Union européenne.

(2) Les causes de cette expérience traumatisante sont à déterminer précisément mais elles ne peuvent résider dans la montée des nationalismes et populismes, qui en sont plutôt les effets. Les causes sont à chercher ailleurs (l’Europe, avec la mondialisation, n’est plus au centre du monde ; la difficulté de mettre en place, à 27, une gouvernance européenne, etc.).

(3) On ne doit donc pas confondre les égoïsmes nationaux (si l’on tient à ce terme) qui relèvent des causes des difficultés de l’Union (égoïsmes qui sont naturels, et difficilement éliminables, car l’Union est composée de multiples nations, ayant chacune ses intérêts traditions) et les populismes (effet de la crise de l’Union, qui, en retour, accentue celle-ci).

(4) On ne doit donc pas opposer le populisme et la démocratie, ni le populisme et la construction européenne. Comme Bibó le montre, le populisme naît des difficultés dans la construction de la nation démocratique. De même le populisme européen d’aujourd’hui naît des difficultés de la construction de l’Union européenne. Il n’y a pas, d’un côté, la construction européenne, et de l’autre une essence éternelle qui serait l’égoïsme national (dont une des manifestations, extrême, serait le populisme). Une telle explication, souvent avancée par les fédéralistes, me semble confondre les deux phénomènes que sont l’égoïsme national et le populisme nationaliste. Il me semble qu’on a tort de parler, par exemple, d’une « renationalisation » des politiques européennes. On désigne par ce terme un peu tout et n’importe quoi (« la montée des égoïsmes nationaux », qui inclut aussi bien le rôle nouveau et plus important du Conseil européen des chefs d’État que le développement du populisme). Le populisme (en France celui de l’extrême droite et de l’extrême gauche, qui imbibe aussi une partie des deux partis de gouvernement) me semble un phénomène très différent, et nouveau. Et un phénomène qui est encore plus une impasse que le nationalisme de l’entre-deux-guerres. Car le repli sur la nation sans la liberté (pour reprendre les termes de Bibó) pouvait avoir une certaine crédibilité, même si cela s’est révélé être une impasse tragique. Mais dans notre expérience historique traumatisante, le repli sur la nation sans l’Europe est d’emblée frappé d’inanité (le désastre économique, dans une économie mondialisée comme la nôtre, sanctionnerait immédiatement le repli sur la nation). D’où le caractère nouveau des populismes d’aujourd’hui en Europe : ils relèvent du fantasme nationaliste, tout comme le nationalisme des années 30, mais à la différence de celui-ci d’un fantasme qui ne prétend même plus devenir réalité. On aurait tort cependant de s’en réjouir, car la rêverie nationaliste des populistes européens, si elle ne prétend rien construire parce qu’elle sait qu’elle ne peut rien construire, peut par contre détruire.

(5) Bibó estimait qu’on ne pouvait faire reculer les fascismes et les nationalismes qu’en menant à bien la démocratisation de l’Allemagne et des pays d’Europe centrale, c’est-à-dire qu’en développant à la fois la nation et la liberté (cf. plus haut). Il me semble que, de la même façon, on ne pourra faire reculer les populismes européens qu’en développant à la fois l’Union et les nations européennes. Car ces nations, en permettant aux populismes de prospérer en leur sein, témoignent qu’elles désespèrent de l’Union parce qu’elles ont peur pour elles-mêmes au sein de cette Union. Il faut donc trouver non seulement les institutions et les politiques qui intègrent les pays européens (le « fédéralisme », si l’on tient à ce terme) mais aussi des institutions et politiques qui reconnaissent davantage le fait national. Je précise que cette position n’est pas du tout une position souverainiste. Elle estime que la construction européenne doit être approfondie, ce que refusent les souverainistes, mais qu’il faut trouver les moyens d’associer les nations, beaucoup plus que ce n’est le cas aujourd’hui, aux prises de décision. Il est impératif de dénoncer le rêve de la nation sans l’Union européenne, mais cela ne peut et ne doit se faire au nom de l’Union européenne sans la nation.

J’ajoute que l’on pourrait appliquer avec profit les hypothèses de Bibó à la France et à d’autres pays européens, fortement enclins au déni de réalité et à la recherche de boucs émissaires face à une expérience historique traumatisante (comme en témoigne en France la dénonciation de l’Allemagne, par certains, qui préfèrent fuir vers une solution imaginaire plutôt que d’analyser froidement la situation économique française et de prendre les décisions qui s’imposent).

17 juillet 2012

Sur « Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement », de Luuk Van Middelaar (Gallimard, 2012)

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Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement Luuk Van Middelaar (Gallimard, 2012)

 

« Sous la pression exercée par la crise de l’euro – un événement imprévu qui, en 2010, a touché en plein cœur l’ensemble européen – ils [les chefs d’États réunis en Conseil européen] ont décidé de créer un fonds permanent d’aide pour la zone euro, chose encore tout à fait inconcevable quelques mois plus tôt. Deux phrases ajoutées au traité visent à asseoir juridiquement ce parachute. Il paraissait superflu d’engager une négociation globale classique pour faire passer cet amendement bien délimité ; le faire aurait incité les gouvernements à produire chacun ses propres exigences et donc compliqué d’autant la ratification tout en accroissant les risques financiers. Ainsi s’explique ce raccourci par le Conseil européen. La première crise qui mit les fondements de l’Union à l’épreuve a donc montré de façon très concrète l’importance vitale de l’autorénovation [de l’Union par les dirigeants nationaux réunis en Conseil]» (198).

 

« C’est la capacité politique de convaincre les opinions publiques qui déterminera in fine l’issue de la crise. Depuis soixante ans, on essaie d’intéresser les gens à l’Europe : drapeau et hymne, élections directes d’un parlement, subventions, libre circulation et autres avantages. La plupart de ces efforts n’ont récolté que de l’indifférence quand ce n’est pas de l’ennui, parfois de l’indignation, beaucoup plus rarement de la gratitude. Para­doxe de la crise de l’euro : d’un côté elle exacerbe des tensions nationales, entre pays créditeurs et pays débiteurs notamment, minant ainsi tous ces gentils efforts pour créer des « Européens », mais de l’autre côté, elle produit une situation inédite et surpre­nante : jamais depuis 1945 les populations n’ont été aussi conscientes de partager une destinée commune. Personne au sein de la zone euro n’ignore désormais que fraudes grecques, bulles irlandaises et dette italienne peuvent affecter l’emploi, la retraite ou l’épargne de chacun. Interdépendance économique, mais interdépendance politique également : à un moment donné, en 2011, un vote du parlement slovaque sur l’euro a fait la « une » de la presse dans toute l’Europe, tout comme auparavant les exigences contenues dans un accord de coalition en Finlande, le résultat d’un scrutin régional en Allemagne ou l’annonce d’un référendum en Grèce… La chose publique européenne existe, mais elle s’arti­cule avant tout à travers des débats nationaux. Pourrait-on propo­ser, à ceux qui voient dans ces évolutions une « renationalisation de la politique européenne » — horreur qui rappelle à ces beaux esprits les années 1930 , de considérer un instant que l’Europe n’est pas seulement « Bruxelles » mais un ensemble d’États membres, et de voir dans le phénomène qu’ils décrient une « européanisation de la politique nationale » plutôt bienvenue ? » (13-14)

Ces deux textes sur le début de la crise de l’euro (le deuxième a été écrit en novembre 2011 pour l’avant-propos de la traduction française) résument la thèse centrale du livre de Luuk Van Middelaar. Le philosophe et historien néerlandais y développe, dans un style clair, alerte et brillant, une interprétation d’ensemble de l’Union européenne fortement originale, étayée à la fois sur une connaissance précise de l’histoire de l’Union et sur une expérience personnelle (l’auteur est un proche collaborateur du Président du Conseil européen, Hermann Van Rompuy) : le rôle toujours plus en plus important des dirigeants nationaux au sein des instances européennes (via, aujourd’hui, le Conseil européen) ne doit pas être compris comme le signe d’une renationalisation de l’Union européenne mais comme celui d’une politisation et d’une démocratisation de celle-ci.

Cette interprétation paradoxale (du moins par rapport à la doxa volontiers fédéraliste de la Commission et du Parlement) pourrait conduire le lecteur à ranger l’auteur du côté de l’une ou l’autre version du souverainisme. Mais ce serait mal comprendre l’intention de Luuk Van Middelaar, qui refuse d’enfermer l’histoire de l’Union européenne dans le cadre de l’opposition courante, et la plupart du temps non questionnée, de la méthode intergouvernementale et de la méthode communautaire – et de se laisser enfermer dans le débat entre souverainisme et fédéralisme.

Si une telle opposition n’est pas acceptable, c’est parce que l’Union européenne est à la jonction, selon l’auteur, de trois sphères. La première est la sphère externe, celle composée d’États-nations qui, depuis le XVIIe siècle, nouent des alliances, dans le cadre de ce que l’on nommait autrefois le « concert des nations » ; la deuxième est la sphère interne des institutions européennes, qui ont été construites par les traités successifs dans la deuxième moitié du XXe siècle, institutions porteuses d’un « projet européen » d’inspiration fédérale; la troisième, enfin, est celle que l’auteur nomme la sphère intermédiaire, constituée par les dirigeants des États membres rassemblés autour d’une table qui, au fil des ans, est devenue celle du Conseil européen – dirigeants se découvrant progressivement comme coresponsables d’une entreprise commune, l’Union, distincte de la Communauté européenne des origines, et comme responsables devant leurs parlements et peuples respectifs.

L’attachement au seul jeu de la première sphère définit le souverainisme, qui pour l’auteur regarde vers un passé révolu, celui des États-nations régissant leurs relations par le droit international ; la considération exclusive du jeu de la deuxième sphère a conduit souvent les institutions européennes (Commission et Parlement) à adopter, les yeux tournés vers un futur lointain, une perspective fédéraliste; enfin le jeu de la sphère intermédiaire, dont l’émergence progressive a profondément recomposé les deux autres sphères, est celui qui régit, selon l’auteur,  l’Union européenne effective, celle du présent.

La thèse selon laquelle l’émergence de l’Union européenne marque la fin de la politique de la sphère externe, celle des États-nations européens liés par le droit international, n’est pas nouvelle et ne prête guère à contestation. Mais celle selon laquelle l’Union européenne se confond de moins en moins avec la politique de la deuxième sphère, la sphère interne, est nouvelle, non pas dans son constat, mais dans l’interprétation qu’en donne l’auteur, et elle demande à être justifiée. Cette justification est l’objet de l’ouvrage tout entier. L’auteur cherche à y montrer que l’histoire récente de l’Europe est celle d’une « implication progressive des dirigeants nationaux » (12), qui ont non seulement affermi et fondé peu à peu la sphère interne (ils ont impulsé les différentes révisions des traités européens) mais qui ont aussi acquis un pouvoir politique de plus en plus important au sein même des institutions européennes, avec l’émergence du Conseil européen – dont le pouvoir devient davantage visible, aujourd’hui, en pleine crise de l’euro.

Plus précisément, l’auteur soutient d’une part que cette implication des dirigeants nationaux n’est pas une prise de pouvoir dirigée contre la Commission et le Parlement, comme certains sont tentés de le croire, mais une politisation de l’Union européenne ; et d’autre part que cette politisation est en même temps une démocratisation, qu’elle s’accompagne d’un éveil du public dans les divers États de l’Union, dans la mesure où les dirigeants doivent désormais convaincre les opinions publiques. Celles-ci interviennent de plus en plus pour définir l’Union (lors des traités soumis à référendum ou approbation parlementaire) et  influencer les politiques européennes – même si c’est quelquefois «  à rebours », comme en témoignent la défiance d’une partie de l’opinion publique à l’égard de l’Union. La récente crise de l’euro s’accompagne d’une forte intervention des opinions publiques, ne serait-ce que sous la forme d’un intérêt croissant de chaque public national pour les politiques menées dans les autres pays, politiques qui le concernent désormais directement. L’auteur constate que cet intérêt va bien au-delà des résultats obtenus par la Commission et le Parlement dans leurs efforts pour attirer l’attention du public et l’impliquer dans les affaires européennes, efforts qui n’ont guère réussi à sortir les citoyens de l’indifférence et l’ennui face à l’Union. L’intervention des dirigeants nationaux n’équivaut donc pas, pour l’auteur, à une « renationalisation » de la politique européenne, elle constitue une « européisation de la politique nationale », plutôt bienvenue (14).

Luuk Van Middelaar étaye cette thèse sur une riche documentation historique. La sphère intermédiaire, celle produite par l’intervention croissante des dirigeants nationaux, aujourd’hui avec le Conseil européen, est née parallèlement à la Communauté. Elle est restée longtemps inaperçue, « ignorée, ambivalente et féconde ». On a « largement sous-estimé la différence entre l’Union et la Communauté », répète l’auteur (298). Mais les faits montrent que la sphère intermédiaire a mis progressivement en échec le rêve fédéraliste de transformer la Commission en pouvoir exécutif et le Parlement en pouvoir législatif, c’est-à-dire de reproduire au niveau de l’Union la structure de l’État-nation. Ce rêve fédéraliste a certes eu sa fonction, mais il a dû laisser place à la politisation et démocratisation de l’Union. Lorsque la troisième sphère est enfin devenue visible, elle a été interprétée par les fédéralistes comme un retour à la politique des alliances de la sphère externe. Mais – et c’est sur ce point que l’ouvrage est remarquablement convaincant – cette interprétation résiste mal à la critique. Dans des analyses d’une grande finesse, toujours étayées sur de solides données historiques, l’auteur montre par exemple comment le gouvernement des Six est sorti progressivement et régulièrement du cadre formel des traités de la Communauté (par la nomination des commissaires européens et des juges à la Cour, par l’accélération de l’intégration, par les accords avec d’autres États, etc.) et qu’il a agi, chaque fois que le futur incertain exigeait que soit trouvée une réponse commune, en tant qu’« ensemble des États membres » et non en tant que coalition d’États-nations égoïstes, dans un espace à mi-chemin entre le droit international (sphère externe) et le droit communautaire (sphère interne), ne s’inscrivant ni dans le script du chacun-pour-soi ni dans celui des traités. Cette évolution a conduit des « sommets » jusqu’à la création, en 1974, du Conseil européen, véritable putsch politique à partir duquel le Conseil est devenu, de facto, l’organisme de décision le plus important de la Communauté, tout en restant formellement hors d’elle : « à mi-chemin des sphères du concert européen et du projet européen se dressait dorénavant – avec un ordre du jour tiraillé entre Guerre froide et fromage de chèvre – la table de l’ensemble des États membres » (55). Cette table a été un formidable accélérateur de l’Europe – qui est entrée ainsi dans une phase de « refonte permanente », d’invention politique, que les traités ultérieurs ont entérinée.

L’auteur rappelle, de cette manière, que l’Union européenne a une origine politique, et non administrative et technocratique. Ce sont les dirigeants nationaux qui ont peu à peu choisi la primauté du droit européen sur le droit national (c’est-à-dire le mode d’articulation de ces deux droits) et mis au point les diverses méthodes de prise de décision des instances européennes (en choisissant, selon l’importance de l’enjeu, l’unanimité, le consensus ou l’une ou l’autre des diverses règles majoritaires). Ce sont eux qui ont inventé un type de primauté et un type de majorité sui generis, irréductibles à ceux en vigueur dans l’ancienne sphère externe ou dans la future sphère interne – cela dans un processus complexe et contradictoire, où l’élaboration de compromis entre les deux sphères a été une constante (le lecteur pourra lire les magnifiques pages sur le Compromis de Luxembourg de 1966, qui aux yeux de l’auteur marque à la fois l’échec des gaullistes tournés vers le passé et des fédéralistes tournés vers le futur : « le Compromis contraint ces deux mondes à être en rapport l’un avec l’autre au sein de la sphère intermédiaire des membres », 120).

Les pages les plus originales de ce livre sont celles où l’auteur établit un lien étroit entre la politisation de l’Union, par l’intervention croissante des dirigeants nationaux, et la démocratisation de l’Union. Le rôle des parlements nationaux et des peuples, souvent sous-estimé, a été décisif, et il l’est davantage encore aujourd’hui, en période de crise. Les responsabilités croissantes des dirigeants européens au sein de l’Union les ont conduits à assumer toujours plus leurs responsabilités vis-à-vis de leurs populations respectives. Pour ne prendre qu’un exemple, l’auteur montre comment, en 1966, la réaction électorale des agriculteurs français face à la politique de la « chaise vide » de De Gaulle a conduit le Président français à revenir à la table et à accepter le Compromis de Luxembourg (les agriculteurs, sentant la PAC menacée par l’absence de la France, avaient refusé massivement de voter pour De Gaulle aux présidentielles). L’ouvrage présente de multiples exemples de ces interactions, qui mettent tous en évidence que, contrairement à une légende tenace, les dirigeants nationaux ont été très souvent sous la pression et la menace des peuples s’exprimant dans les élections nationales. Il montre aussi comment la ratification des traités par les peuples, souvent dénoncée comme un blocage (nombreux étaient les pro-européens convaincus qui préféraient, lors du vote de 2005 sur le projet de « traité constitutionnel », une adoption du traité par un vote du Conseil à la majorité et une ratification par le Parlement européen), a été certes une source de lenteur mais aussi un puissant instrument de rectification et d’amélioration des institutions (le non est aussi rarement utilisé par les peuples que le veto par les membres du Conseil européen, et il n’est jamais définitif, on sait qu’il prélude très souvent à un compromis : l’unanimité n’est pas aussi paralysante qu’on veut le laisser croire).

Luuk Van Middelaar peut donc conclure, en en pensant évidemment à la faible légitimité démocratique du Parlement européen (malgré l’élection de ses membres au suffrage universel) que le Conseil européen est « la seule institution à prendre une telle responsabilité au nom de l’ensemble européen vis-à-vis des différents peuples » (179). Cette position, il faut le répéter, n’est pas souverainiste. L’auteur renvoie dos à dos, en permanence, souverainisme et fédéralisme : « il n’est pas plus pertinent de pleurnicher, l’idéal fédéraliste en main, sur chaque dispute entre membres en matière de politique étrangère que de conjecturer qu’une action commune serait condamnée en raison du poids historique des États-nations ; les faits échappent en réalité à de tels schémas » (211) ; « le cauchemar de Mrs Thatcher, pas plus que le rêve de J. Delors, n’est devenu réalité » (297).

La dernière partie (« La quête du public ») affine cette analyse de la démocratisation de l’Union en distinguant trois modes de légitimation de l’Union européenne, et plus largement de toute entité politique : le mode allemand, le mode romain et le mode grec (ces deux dernières expressions faisant respectivement allusion à l’empire romain et à l’Athènes antique). Le premier (mode allemand) consiste à appuyer une politique sur l’identité culturelle et historique des gouvernants et gouvernés, c’est-à-dire sur l’appartenance à un même peuple, existant ou à construire (le peuple allemand existait avant l’État allemand, mais l’Italie a obtenu son indépendance, de l’aveu même des acteurs de l’époque, avant même qu’existe un peuple italien). Le deuxième (mode romain) consiste à obtenir l’accord des gouvernés par les avantages qu’ils retirent des politiques mises en œuvre (à Rome : la pax romana et « du pain et des jeux »). Le troisième (mode grec) gagne la légitimité par l’évaluation périodique, par la population, des représentants prenant des décisions en son nom.

Dans des pages passionnantes, l’auteur montre comment ces trois voies ont été et sont empruntées simultanément par l’Union européenne. Il n’est pas tendre à l’égard des partisans de la première voie (mode allemand) qui, dans les milieux bruxellois et strasbourgeois, ont rêvé de produire des Européens homogènes, par des mesures administratives, des techniques de communication ou des exhortations, toutes restées sans effest (une certaine unification des Européens s’est faite, mais bien davantage par l’abolition des frontières et les échanges de toutes sortes). Tout en reconnaissant l’importance de la deuxième voie (mode romain), il est tout aussi sévère à l’égard de ceux qui, en particulier à la suite de l’échec du projet de constitution de 2005, ont pensé obtenir une approbation du public en mettant en place une « Europe des résultats » à courte vue (cf. l’action de l’Union visant à faire baisser les tarifs des communications téléphoniques vers et depuis l’étranger !). Luuk Van Middelaar analyse enfin, avec une grande finesse, les diverses stratégies de la troisième voie (mode grec) : élection au suffrage universel du Parlement, référendums sur les traités, tentative avortée de construction d’une constituante en 2004-2005, nouvelles mesures adoptées dans le traité de Lisbonne (Parlements nationaux associés à la prise de décision des politiques européennes, etc.).

S’agissant de ces dernières stratégies, l’auteur fait preuve d’une grande prudence dans ses jugements. Il constate simplement ce qui ne fonctionne pas, et ne peut fonctionner : la tentative de constituer un nouvel électorat en court-circuitant l’ancien, celui des électeurs nationaux. Il insiste fortement sur le fait que « le collectif des publics nationaux effectue, directement ou par le truchement des parlements nationaux, des tâches d’importance vitale ; il choisit et contrôle les membres siégeant à la table européenne la plus puissante [le Conseil], se prononce sur les règles fondamentales communes, décide des appartenances (la sienne propre et celle d’autrui) et juge de la nécessité des politiques européennes proposées » (442). C’est un public qui a certes un inconvénient, celui d’être pluriel, mais aussi un avantage, celui d’exister : « l’entreprise n’est pas simple, mais les membres n’ont guère le choix » (442).

La fin de l’ouvrage envisage enfin les divers moyens d’améliorer cette troisième voie (mode grec) en particulier au niveau du Parlement européen. L’auteur y discute les propositions de ceux qui, dénonçant le peu de légitimité et de réel pouvoir de celui-ci, veulent en faire l’équivalent d’un Congrès ou d’un Sénat (au sens américain de ces termes) et les propositions de ceux qui, dans une perspective opposée, supranationale, veulent construire un véritable Parlement, équivalent des parlements nationaux. En laissant le débat ouvert, l’auteur insiste cependant fortement sur cette idée : « le point de vue des citoyens nationaux multiples ne peut se passer d’une représentation directe au niveau européen » (45). On comprend alors qu’il accorde une grande importance aux nouvelles mesures du traité de Lisbonne associant les parlements nationaux à l’élaboration des décisions politiques européennes, mesures qui inaugurent selon l’auteur une nouvelle étape de la construction de l’Union : « il se passe maintenant avec les parlements nationaux ce qui s’était passé avec les ministres et les chefs de gouvernement » (453).

Les dernières lignes du livre marquent fortement les tensions qui caractérisent l’Union européenne d’aujourd’hui, et elles peuvent se lire, comment l’ouvrage tout entier, comme un sobre message d’espoir : « la politique européenne repose en dernière instance sur le public national multiple. Bien qu’aucune des figures qui le constituent ne quitte le cercle européen, il considère rarement celui-ci comme notre affaire. C’est seulement quand, outre les acteurs, les membres du chœur prendront conscience de leur double rôle individuel [citoyens nationaux et citoyens européens] que le passage à l’Europe pourra s’accomplir » (407, souligné par moi).

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