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30 août 2011

Sur « The Master Switch. The Rise and Fall of Informations Empires » (Tim Wu)

Filed under: Câble,Censure,Internet,Médias,Télévision — Auteur @ 15 h 06 min
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Tim Wu : The Master Switch. The Rise and Fall of Information Empires (A Knopf Book, 2010, Amazon Kindle edition).

Ce livre, qui présente une théorie de la naissance et de l’évolution des moyens de communication aux États-Unis, est passionnant de part en part. L’auteur soutient que chaque nouveau moyen de communication ouvre un cycle, qui commence par une période d’innovation (pendant laquelle ce nouveau moyen de communication s’oppose aux moyens de communication dominants et se développe de manière créatrice, ouverte et multiple) et se poursuit par un développement où il tend à devenir à son tour un monopole (soit par une intervention directe de l’État – comme dans le cas de la BBC, conçue comme un service public visant à éduquer le peuple britannique – soit par une intervention indirecte, comme aux États-Unis, où de puissants groupes – AT&T, NBC… – sont devenus des monopoles avec l’appui de la puissance publique). Ces monopoles, à leur tour, seront menacés par l’ouverture d’un nouveau cycle d’innovation (où l’intervention de l’État, là également, jouera un rôle important).

L’horizon et l’enjeu d’une telle théorie sont clairs : il s’agit de savoir si elle s’applique à Internet, si le réseau des réseaux connaîtra (connaît déjà ?) une évolution identique à celle qu’ont connue le téléphone, la radio, la télévision, l’industrie cinématographique… Ce livre n’est donc pas un livre d’histoire, même s’il est pour l’essentiel consacré au passé des moyens de communication américains Il ne perd jamais de vue notre présent et la question de l’avenir d’Internet.

1) le point de départ: l’existence des monopoles

Sur l’exemple du téléphone, de la radio, du film et de la télévision, l’auteur commence par montrer comment ces moyens de communication ont émergé pour se constituer ensuite en monopoles. Sans restituer cette évolution, je me contente de résumer les pages où l’auteur dégage la fonction de ces monopoles, qui constitueront, à la fin du XXe siècle, la base à partir de laquelle émergeront d’autres moyens de communication (le câble et Internet, en particulier).

La constitution des monopoles ou quasi-monopoles s’est certes accompagnée, dans les discours et dans les pratiques des entreprises dominantes, d’un sens de la responsabilité publique. L’objectif était de servir le bien public (en témoigne le discours d’AT&T au début du XXe siècle). Un des intérêts du livre est d’ailleurs d’accorder autant d’importance aux institutions mises en place qu’à l’idéologie qu’elles génèrent. Le développement du téléphone, par exemple, s’est accompagné d’un discours utopique très proche de celui qui sera tenu au moment de la création d’Internet : «  a universal wire system for the electrical transmission of intelligence… from every one in every place to every one in every other place, a system as universal and as extensive as the highway system of the country which extents from every man’s door to every other man’s door » » (Theodore Vail, 1922). La radio, pour prendre un autre exemple, a été pensée, à ses débuts, comme une interconnexion universelle devant ennoblir l’individu, le libérer de ses impulsions immédiates, de manière à restaurer la communauté humaine. Dans le contexte américain, cette idéologie prendra parfois des formes explicitement religieuses : « Radio proves the truth of the omnipotence of the Almighty » (Mark Caspar, 1924), puisqu’elle réalise un équivalent de l’omniscience divine, un sujet collectif omniscient, un « all-seeing eye » (711-18).

Cela n’empêchera pas les monopoles d’exercer, en même temps, une contrainte puissante non seulement sur l’innovation technologique (verrouillée) mais sur la liberté de parole et sur la création culturelle. La liberté de parole effective ne doit pas en effet être mesurée à l’aune des textes constitutionnels (le First Amendement de la Constitution américaine, par exemple), qui sont seulement « a tiny part of the picture ». Les Américains idéalisent « the market place of ideas » : « the shape or even existence of any such market place depends far less on our abstract values than on the structure of the communications and culture industries » (261-67). La liberté de parole dépend d’abord de « who control the master switch » (261-67) : « in the United States, it is industrial structure that determines the limits of free speach » (2300-07). L’auteur montre comment, en Grande-Bretagne, la BBC est devenue un service d’éducation du peuple, aux mains de l’État, comment, aux USA, l’industrie du film, parce que centralisée (par Adolph Zukor) a rendu possible le Production Code de 1934 (une censure puissante mise en place en 1934 sous la pression du groupe de pression catholique The Legion of Decency). La fermeture technologique rend possible la mainmise de certains groupes sociaux sur le moyen de communication : « the transformation in Hollywood content was so abrupt as to be schocking, and it demonstrates a substantial vulnerability of highly centralised systems : while designed for stability’s sake, they are in fact susceptible to extremely drastic disruption » (2260-66). La censure peut n’avoir aucun rapport avec la centralisation et le monopole, qui n’ont pas été construits à cet effet (le discours des dirigeants d’Hollywood en témoigne clairement) mais la structure centralisée rend possible la censure dans certaines circonstances (le droit d’entrée au moyen de communication étant fermé, aucun nouveau moyen de communication ne peut équilibrer celui soumis à la censure). Ce que le Production code montre, c’est que le First Amendement protège seulement « from government’s limiting our freedom of speech, but it has nothing to say about anything we might do to limit one another’s » (2307-14).

Tim Wu dresse ainsi un bilan mitigé des réseaux de communication centralisés des années 30, de l’idéal de monopole éclairé d’AT&T dans la radio par exemple : « the networks of the 1930s can be credited with creating a broad listnership for quality programming, such as the famous radio serials of the period » (1586-1602). L’auteur montre que ces monopoles ont souvent fonctionné comme des services publics (l’argent gagné avec l’entertainment finançait des sustaining programs peu rentables). Mais ils ont en même temps opéré une clôture technologique. Wu le montre clairement sur l’exemple du téléphone (AT&T bloquera assez longtemps des inventions qui auraient pu remettre en cause son monopole, en particulier l’écouteur privé, non audible par les voisins) ou sur le cas de la FM (inventée dans le milieu des années 30 au sein d’un laboratoire d’AT&T mais qu’AT&T refusera de développer de peur de perdre son monopole), ou encore de la télévision (dont les premiers essais remontent à la fin des années 20 mais dont le développement sera bloqué jusque dans les années 40). Même en faisant abstraction d’épisodes comme le Production Code de l’industrie cinématographique (cf. plus haut), la clôture technologique, verrouillant toute innovation n’ayant pas lieu dans le cadre du monopole, aboutira à une limitation de la liberté de parole moins dramatique mais bien réelle, par exemple dans le cas de la télévision : « two (later three) networks defining the medium that would define America, offering programm aimed at the masses, homogeneous in sensibility, broadly drawn and unprovocative by design, according to the imperatives of entertainment that sells » (2600-07).

2) l’innovation par le démantèlement des monopoles

La suite du livre décrit le processus de démantèlement des monopoles, qui s’est opéré diversement, selon les moyens de communication. Ce démantèlement a été rendu possible par des innovations techniques, mais il n’aurait pas abouti sans l’intervention de l’État américain décidé à briser, pour diverses raisons, les monopoles dominants. En 1948, par exemple, l’État brise le monopole des compagnies d’Hollywood, en les obligeant à vendre leurs salles de cinéma. C’est la fin du « studio system » (une sorte de cartel vertical), qui permettra l’arrivée de nouveaux films étrangers et qui s’accompagnera de la fin du Production Code et de la censure (ce qui donnera naissance à la deuxième vague du cinéma d’Hollywood, la grande période d’expérimentation et d’innovation des années 70). De même, l’État favorisera, sous Nixon, l’émergence du câble, qui brisera le système du monopole des trois chaînes de télévision et facilitera l’émergence de multiples chaînes nouvelles. Et l’on sait que, en 1984, l’État démantèlera Bell, après un long combat contre l’entreprise qui aux yeux de l’auteur est le monopole par excellence, rendant ainsi possible Internet (par exemple en favorisant la production et généralisation du modem, qui ne pouvait exister tant qu’il était impossible de rajouter quoi que ce soit sur une ligne téléphonique ; et en ouvrant le marché des data processing et des online providers, duquel AT&T fut écartée lors du démantèlement, ce qui permit l’apparition d’America Online, de Compuserve, etc.).

3) le retour à la centralisation

L’ouvrage s’attache à décrire longuement la fin du cycle, c’est-à-dire la nouvelle centralisation qui succéda à cette période de démantèlement. L’auteur étudie en particulier la stratégie d’AT&T, qui vers la fin du XXe siècle réussit à regagner une grande partie de son pouvoir dans domaine du téléphone (ce qui rendit possible l’utilisation de ce dernier,  par l’administration Bush, à des fins de sécurité) et la constitution d’empires multimédias (Turner, Time Warner) intégrant films, information, entertainment, produits culturels, télévision (grâce à la reprise en main des câblo-opérateurs, par Ted Turner en particulier, et la création d’un network câblé national, CNN). Les raisons de cette recentralisation sont complexes (du côté des empires multimédias : économie d’échelle, couverture des risques sur les films grâce à la taille, etc. ; du côté du téléphone : le monopole est la meilleure manière de garantir la rentabilité de l’entreprise).

Cette recentralisation n’est cependant pas un simple retour à la case départ, ce que l’auteur met bien en évidence dans le cas du câble. La constitution d’empires, dans ce domaine, s’est accompagnée d’une multiplication des chaînes, reflétant divers goûts du public (contrairement à l’idéologie des fondateurs du câble, qui était tournée vers le bien commun). Une telle fragmentation a suscité les critiques des penseurs républicains (au sens philosophique des republicanists, non au sens politique américain), par exemple celles de Cass R. Sunstein,  qui déplorent la perte de l’espace public. Tim Wu fait cependant remarquer, en réponse à ces critiques, que les nouveaux médias reflètent peut-être seulement l’atomisation du public, sans la créer : « there is a difference, of course, between recognizing and creating a social reality » (3888). Quoi qu’il en soit, cette différence (des monopoles non plus homogènes mais organisant une fragmentation du public, en particulier en utilisant la publicité ciblée, personnalisante) ne semble pas déterminante aux yeux de l’auteur. Il s’agit pour lui d’une variante du monopole. La fragmentation de l’espace public (sur Internet, sur le câble…) est certes interprétée par l’auteur comme un retour à la situation qui régnait aux États-Unis avant la centralisation (« in fact, the triopoly of NBC, CBS, and ABC itself mark an aberrant time in the history of America », 3916), mais la fragmentation est désormais d’un type nouveau (elle ne se fait plus essentiellement « according to class, ethnicity, region, and other factors », 3916). C’est une fragmentation qui est devenue compatible avec le monopole. Cette combinaison originale de centralisation et fragmentation distingue, aux yeux de l’auteur, notre situation de celle de l’époque des médias et de celle des pays totalitaires.

4) Internet : une rupture, mais jusqu’à quel point ?

Internet est pensé, par rapport à ce troisième stade (celui de la recentralisation), comme l’unique exception « to this dominion of big business ».

La raison de cette exception est à chercher dans la singularité de cette innovation technologique  qu’est Internet par rapport à toutes celles qui ont précédé : « the computer and the Internet attempted to give individuals a degree of control, of decision-making power unprecedented in a communication system » (3147-54). Dans l’idée de ses fondateurs, la priorité était donnée à l’augmentation des capacités humaines (« human augmentation ») : utiliser les ordinateurs interconnectés et interactifs comme une aide dans le processus de pensée (pour se souvenir, organiser un texte, traiter et partager l’information, etc.). Cela en utilisant le réseau téléphonique de AT&T de manière entièrement nouvelle pour interconnecter les ordinateurs (« packet networking » utilisant n’importe quelle voie entre les ordinateurs en réseau). Ce qui supposait l’invention d’un nouveau langage (TCP) connectant les différents réseaux existants entre eux, sur lesquels Internet, le réseau des réseaux, n’avait aucun pouvoir.

Dit autrement, Internet est un réseau décentralisé et ouvert, par construction. Selon les fondateurs d’Internet, le network est un moyen (middle) peu spécialisé, au service des fins (ends) c’est-à-dire des utilisateurs. Internet s’est développé, rappelle l’auteur dans des pages éclairantes, dans le climat des théories économiques libérales de l’époque et leur critique de la centralisation (Hayek).

On sait que les pionniers d’Internet ont cru que cette exception allait transformer progressivement le paysage de l’information. Mais les groupes multimédias et les entreprises d’Internet ont rapidement donné un autre visage au réseau : « the Internet either remade in their likeness, or at the very least rendered harmless to their core business interests » (4691-99). Cette évolution a eu lieu parce que l’Internet, une fois devenu le moyen de diffusion de toutes les données, quelle que soit leur nature, menaçait les groupes multimédias.

Le début de cette reprise fut cependant un échec : celui de la fusion de Time Warner et AOL (le premier censé amener le contenu et le second le canal). De manière convaincante, l’auteur montre que la raison de cet échec est à chercher dans la neutralité du Net (le client d’AOL pouvait surfer en un clic loin de Time Warner, et inversement celui de Time Warner pouvait facilement aller vers  un autre provider) et du modèle déjà dépassé que représentait AOL (une plateforme fermée). Time Warner et AOL, nés dans un autre contexte culturel, ne pouvaient prendre conscience de la spécificité d’Internet : le réseau ne repose pas sur « a control of the consumer », à la différence de tous les médias antérieurs.

C’est cette même neutralité qui a fait la fortune de Google, Apple, Amazon et autres, « firms that, far for discouraging or circumscribing consumer choice, would aim to put everything one could want within easy reach » (4920-27). Ces entreprises ont découvert que « in an age of open protocols, all the advantage of integration – the synergies and efficiences of joint operations – could be realized without actual corporate mergers » (4966-7062), comme on l’a vu dans le cas de l’Iphone (la synergie sans fusion d’Apple et de Google a été célébrée, un temps, par les deux entreprises).

Mais la clôture fait aujourd’hui retour, selon l’auteur, avec Apple et ses contrats exclusifs (par exemple avec AT&T aux USA), sa plateforme fermée Itunes, ses applications verrouillées pour Iphone et Ipad : « Hollywood’s content, AT&T lines and Apple’s gorgeous machines – an information paradise of sorts » (4997-5004). La pratique et l’idéologie de Google sont différentes, plus utopiques, plus messianiques (ouverture du Net, organisation de l’information par les moteurs de recherche, contestation du droit de propriété, etc.) : « they envisioned taking the Internet revolution into every sector of the information realm – to video and film, television, books, newspaper, and magazine publishing, telephony – every whay that human send or receive information » (4997-5004). Pour Tim Wu, le conflit entre Apple et Google reproduit celui qui a été décrit tout au long de cet ouvrage : « It is the old conflict between the concepts of the open system and the closed, between the forces of centralized order and those of dispersed variety » (5316-23).

On peut se demander cependant si cette position n’est pas quelque peu manichéenne. En ce qui concerne Google, d’abord, que l’auteur range en permanence du côté de l’ouverture, du côté de l’Internet (en tant que « free path between any two points, with no hierarchy or preferential treatment according to market capitalization, number of paid lobbyists, or any other prerogative of size and concentration », 5323-30), en oubliant les pratiques publicitaires de Google, la numérisation des livres, Google View Streets, et tout ce qui tend à ramener Google, au-delà des discours, vers le monopole. En ce qui concerne, ensuite,  les forces qui, selon l’auteur, sont opposées à l’ouverture (les bénéficiaires du copyright sont caricaturées, par exemple). Quant au traitement réservé à Apple, il relève souvent, lui aussi, d’une vision unilatérale : Iphone, Ipad et Ipod sont décrits comme des ordinateurs réduits, bridés, sans que l’auteur ne se demande jamais s’il ne s’agit pas là d’outils d’un autre type, sans qu’il ne se demande jamais non plus pourquoi le consommateur les plébiscite, se contente des applications fermées et des liens privilégiés d’Apple avec les groupes multimédias et les compagnies de téléphone, s’accommode parfaitement de la censure de certains sites, ou du respect du copyright…. Il est clair que, pour l’auteur, Apple est la figure même de la traîtrise : « a betrayal of the inspiration behind the pathbreaking device » (5381-87). Un Ipad « is designed for consumption, not creation ». Oui, et alors ?

L’auteur choisit très clairement le camp de Google, même s’il met en évidence les faiblesses de l’entreprise, qui repose tout entière sur la neutralité du Net. Un Net qui ne serait plus neutre pourrait faire payer, voire bloquer, un intermédiaire (shifter) comme Google. C’est ce que cherchent à faire les providers (de l’ADSL ou du câble) aux États-Unis. Un autre facteur de faiblesse réside aussi dans les conflits de Google avec la presse, réticente à laisser l’entreprise puiser librement dans son stock d’articles.

L’alternative, pour le futur, est simple aux yeux de Tim Wu: ou Google ou Apple, ou bien « a marriage of twenty-first-century technology and twentieth-century integrated corporate structure » (5439-46), ou bien « a contrary notion of virtue, one that can be traced back to the idealism of 1920s radio and of course the foundation of the Internet itself » (5446-53). Ce conflit est un conflit entre « competing visions of the good » (5453-60), entre une vision plus paternaliste et une conception plus libertaire, entre des instruments moins parfaits, plus risqués, mais laissant davantage de choix et des instruments parfaits, sans risques, mais refermant l’espace des choix. Wu montre que les dirigeants des deux entreprises ont une claire conscience de ce conflit : Steve Jobs déclare que « we figure out what we want. And I think we’re pretty good at having the right discipline to think through wether a lot of other people are going to want it, too » (5640-67), alors qu’Eric Schmidt affirme que « the vote is clear that the end user prefers choice, freedom and openness » (5460-67).

Le conflit est donc le même que celui qui s’est répété dans toute l’histoire restituée par l’ouvrage, avec cette différence que nous savons maintenant que la voie de la centralisation n’est pas la seule possible. Il n’en demeure pas moins que « the democratization of technological power has made the shape of the future hard to know, even for the best informed » (5475-81).

Tim Wu est bien conscient des limites de la deuxième voie, de son caractère utopique : « the apostles of openness aspire to nothing less than social transformation. They idealize a postscarcity society, one in which the assumption of limited ressources dictating traditional economic theory are overturned, a world in which most goods and services are free or practically free, thereby liberating the individual to pursue self-expression and self-actualization as an activity of primary importance » (5546-53).

C’est pourtant dans le cadre de cette deuxième voie (celle représentée par Google) que le dernier chapitre s’inscrit, en proposant des réformes politiques pour laisser ses chances à cette voie. Wu ne prône pas une regulatory approach (qui accorde trop d’importance à l’État) mais une constitutional approach, c’est-à-dire une séparation des trois pouvoirs économiques dans le domaine de l’information : le pouvoir des producteurs de contenu, le pouvoir des propriétaires de réseaux et le pouvoir de ceux qui contrôlent les outils et les accès. Ces trois pouvoirs doivent être strictement séparés, et l’État ne doit intervenir ni pour favoriser le rapprochement entre eux, ni pour favoriser, à l’intérieur de chacun d’entre eux, tel ou tel acteur. Une telle séparation des pouvoirs est nécessaire, même au prix d’une certaine perte d’efficacité. La voie de cette constitutional approach  est loin d’être facile, l’auteur le reconnaît volontiers : « To see what is sacrified to such efficiency, polish, and convenience, however, takes work, and to some it may forever remain invisible » (5604-11).

Les réformes proposées par l’auteur – dont je ne peux retenir ici que le principe, sans entrer dans le détail des institutions américaines – ne sont pas toujours d’une grande clarté : les trois pouvoirs distingués ne sont pas caractérisés précisément et Wu combine assez confusément cette constitutionnalisation avec un recours à la self-regulation, du côté des trois pouvoirs définis plus haut, et avec une surveillance par le public…. L’objectif est cependant clair: « fostering a practical environment in which the ideal [of free speech] can be realized » (5618-25).

Ce n’est pas le moindre paradoxe de cet ouvrage que d’insister fortement, à la fin, sur le caractère contingent de l’histoire (nous ne pouvons prévoir dans quel sens se développera Internet), cela après avoir présenté une conception évolutionniste et nécessitariste de l’histoire des moyens de communication (le cycle décrit par ceux-ci apparaît comme une sorte de loi de l’histoire). Le paradoxe est cependant réduit par l’idée que la connaissance du cycle pourrait nous faire échapper à celui-ci : la connaissance de la nécessité nous libérerait de celle-ci.

Une interrogation, pour terminer. L’opposition que l’auteur dresse entre Google et Apple, entre le monopole et la liberté, me paraît, comme je l’ai dit plus haut, trop schématique. Elle jette rétrospectivement un doute sur la théorie du cycle qui est au cœur de l’ouvrage. Cette dernière repose sur l’opposition du monopole sclérosant et de l’innovation technique. Il appartient évidemment aux historiens des médias américains de dire si cette théorie du cycle est empiriquement vérifiée, si l’évolution que décrit Tim Wu est bien celle que les médias américains ont connue, ou bien si elle constitue une dramatisation ad hoc, chargée de justifier la lecture que l’auteur fait du présent et de l’avenir d’Internet. Je suis évidemment incapable de répondre à cette question. Mon impression finale est plutôt mitigée. L’auteur accumule des données empiriques nombreuses pour étayer sa théorie du cycle, qui paraît globalement convaincante. Mais on sait que la théorie, dans les sciences humaines, n’est jamais loin du mythe, et que celui-ci met en œuvre des oppositions tranchées. Celle du monopole et de la liberté, de la fermeture et de l’ouverture, qui triomphe à la fin de l’ouvrage, débouche sur une sorte de gigantomachie (Apple contre Google) qui me semble un peu forcer le trait, et tirer la science du côté du mythe.

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