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2 octobre 2011

Sur « Le sacre de l’amateur », par Patrice Flichy (Seuil, 2010)

Sur la base d’une description fine de la pratique des amateurs, l’auteur s’attache à mettre en évidence, à l’encontre à la fois de ceux qui saluent la revanche des amateurs (la victoire sur les experts de « l’intelligence collective ») et de ceux qui craignent que l’amateur médiocre se substitue au professionnel talentueux, que les compétences des amateurs se développent indépendamment de celles des experts mais permettent de dialoguer avec ceux-ci et parfois de les contredire (par la construction de contre-expertises).

Les pratiques des amateurs, qui ne sont pas propres à nos sociétés, prennent aujourd’hui une importance particulière et des formes nouvelles. Elles sont rendues possibles par l’accroissement du niveau moyen de l’instruction et les nouveaux outils offerts par Internet. Leur étude sociologique montre clairement que les amateurs, dont les figures sont diverses (l’artisan, celui qui réalise, n’est pas le connaisseur, celui qui apprécie) n’entendent pas rivaliser avec les experts mais développer une « expertise ordinaire », fondée sur l’expérience et l’échange. Le monde des amateurs est plus, selon P. Flichy, celui de l’entre-deux que du mélange : « l’amateur se tient à mi-chemin de l’homme ordinaire et du professionnel, entre le profane et le virtuose, l’ignorant et le savant, le citoyen et l’homme politique » (11).

L’auteur étudie tour à tour les pratiques des amateurs dans le champ des arts, de la politique et de la connaissance.

Je me contente de signaler, dans le chapitre consacré aux arts, les analyses fines et suggestives que l’auteur fait d’une pratique bien connue, mais souvent mal comprise, celle des fans (cf. les pages sur la « réception créatrice » qui caractérise cette pratique, proche de celles que l’on peut rencontrer dans les cultures préindustrielles, où les contes, par exemple, pouvaient être réappropriés en permanence par les auditeurs et lecteurs). Le lecteur philosophe ou juriste trouvera dans ce chapitre des analyses permettant de nourrir la réflexion sur le brouillage des catégories qu’opèrent les pratiques des amateurs. La pratique des fans a pour conséquence, par exemple, que « les producteurs ne créent plus des œuvres, mais des univers ; l’auteur devient un world maker » (33) ; « les frontières entre production et réception s’effacent, comme entre le spectacle et la vie » (42).

Le chapitre consacré à la politique est tout aussi stimulant. L’auteur est particulièrement sensible au caractère multiple du nouvel espace public qui résulte des pratiques d’amateurs dans le champ politique (l’amateur peut intervenir pour s’exprimer ou débattre, mais il peut aussi chercher à mettre en place de nouvelles formes d’action). L’auteur consacre des pages brèves mais éclairantes à la première forme (qu’il nomme « l’amateur de politique », par opposition à celle de « l’engagement en amateur »), en distinguant différents registres (celui du témoignage et de la sociabilité, celui de la résolution des problèmes publics par le débat). Attentif à la nouveauté de ces formes, les décrivant précisément, l’auteur se garde cependant de les idéaliser, comme en témoignent les pages consacrées aux « différentes formes de débat public » (50-54). Le débat public des amateurs est certes souvent loin de correspondre aux normes idéales du débat démocratique, telles qu’elles ont été formulées par Habermas, par exemple. Mais elles nous rappellent que la démocratie est souvent plus conflictuelle et plus passionnée que ne le pensent les théoriciens de l’espace public comme lieu d’échange d’arguments rationnels (je renvoie le lecteur à la remarquable page 52). P. Flichy conclut en rappelant que « le vrai pouvoir reste celui des élus, des experts-spécialistes et des journalistes professionnels » (63) et que la démocratie réticulaire et les médias citoyens sont au mieux des compléments. Mais ces compléments constituent autant de contre-pouvoirs indispensables à la démocratie contemporaine : « il y a là une forme modeste mais capitale d’action politique » (63).

Concernant le champ de la connaissance, le lecteur pourra découvrir des analyses particulièrement intéressantes sur la contre-expertise scientifique (par Wikipédia, par exemple) ; sur la collaboration entre médecins et malades (grâce à des logiciels permettant d’incorporer et d’agréger les données fournies par les amateurs, en l’occurrence les malades) ; sur la « recherche en plein air » (nécessitant des observations in situ, pour lesquelles les pratiques des amateurs sont précieuses) dans les domaines de l’informatique, de la botanique ou de l’ornithologie : « ce que le savoir local perd en universalité, il peut le gagner en précision et en capacité de description » (78) ; sur les « conférences de consensus » dans le traitement des questions concernant les risques globaux (les analyses que l’auteur leur consacre,  aux pages 83-84, sont particulièrement précises et nuancées). L’auteur, ici comme dans l’ensemble de l’ouvrage, ne cache pas les tensions et les incompréhensions, mais il se garde aussi bien de rejeter ces nouvelles pratiques que de les idéaliser.

Il ressort de ce livre qu’Internet, principal vecteur de ces nouvelles pratiques d’amateurs, ne signifie ni la disparition des experts (médecins, scientifiques, etc.), ni celle des médiateurs (documentalistes, journalistes, enseignants, etc.). Concernant ces derniers, Internet n’est pas « le média de l’abolition de la médiation », malgré ce que l’on nomme l’intermédiation (l’agrégation des multiples apports des amateurs par un programme), mais le métier des médiateurs, comme celui des experts, est profondément transformé. Les internautes ne sont qu’une part de l’intermédiation, l’autre part est constituée par les spécialistes de la médiation, qui sélectionnent l’information en dialogue avec les amateurs.

Patrice Flichy résume en quelques mots, dans sa conclusion, la thèse sur laquelle son étude des nouvelles pratiques des amateurs débouche :

« Dans les domaines où il s’est forgé des compétences, l’amateur peut exceptionnellement remplacer l’expert, mais il lui importe surtout de constituer sa propre opinion et de la défendre. Il peut accéder à une masse d’informations qui lui étaient inconnues auparavant : grâce à elles, il est capable de tenir un discours critique, d’évaluer la position de l’expert-spécialiste par rapport à son expérience ou à ses propres pratiques. Il acquiert ainsi les ressources et la confiance qui lui permettent de se positionner par rapport au professionnel, de l’interroger, de le surveiller, voire de le contester en lui tenant un discours argumenté sur ses opinions. L’amateur fait descendre l’expert-spécialiste de son piédestal, refuse qu’il monopolise les débats publics, utilise son talent ou sa compétence comme un instrument de pouvoir » (89).

2 août 2011

Sur « Communication Power » (Manuel Castells)

Manuel Castells : Communication Power (Oxford University Press, 2011)

Cet ouvrage imposant (500 pages) prolonge les travaux antérieurs de l’auteur (en particulier The Rise of the Network Society) en inscrivant une théorie originale des réseaux numériques dans une théorie plus large de la network society. Je me contenterai de restituer trois axes fondamentaux de l’étude de M. Castells. Les deux premiers me paraissent constituer une approche précise et convaincante du pouvoir des médias traditionnels et de celui des nouveaux médias. Le troisième me semble par contre à la fois moins original et plus problématique.

1) M. Castells attribue une place particulière au « global networks of information and technology » (27) à l’intérieur de la société contemporaine qu’il conçoit comme « a multidimensional social structure in which networks of different kinds have different logic of value-making » (28). En un sens, le communication network est un réseau parmi d’autres, à côté d’autres réseaux globaux (économique, militaire, religieux, etc.), chacun d’entre eux définissant ce qui constitue pour lui la valeur suprême (le profit, le pouvoir militaire, le salut, etc.). En un autre sens, le communication network est la condition de fonctionnement de tous les autres réseaux (le pouvoir militaire global, par exemple, dépend des croyances de la population, de la capacité de celle-ci à accepter ou non certaines règles, donc, en fin de compte, du pouvoir de la communication) : « thus ideas, and specific sets of ideas, could assert themselves as the truly supreme value…, as a prerequisite for everything » (29). Pour le dire autrement : la communication globale définit, par ses protocoles, la valeur qui lui est propre, comme le fait tout autre réseau, mais cette valeur est celle de la communication, à l’intérieur de chaque réseau et entre ces réseaux : « the common culture of the global network society is a culture of protocols of communication enabling communication between different cultures in the basis not of shared values but of the sharing of the value of communication » (38). C’est le réseau global de communication qui permet, aujourd’hui, le fonctionnement du réseau économique mondial, ou du réseau militaire, ou terroriste, ou religieux, et qui permet à chacun d’eux d’interagir avec les autres pour les modifier et se modifier. En ce sens, le réseau mondial de communication est au-delà des cultures, il repose sur « the common belief in the power of networking and of the synergy obtained by giving to others and receiving from others » (38). L’auteur marque ainsi clairement sa distance par rapport à d’autres interprétations de nos sociétés, qui considèrent par exemple que celles-ci sont dominées par le réseau de l’économie capitaliste, ou encore par celui du cosmopolitisme politique.

Plus précisément, Castells distingue quatre tendances fondamentales des cultures contemporaines, qu’il nomme branded consumerism, cosmopolitanism, networked individualism et multiculturalism (120). Chacune d’entre elles trouve sa condition de fonctionnement et d’interaction avec les autres dans le réseau global de communication. Il n’est pas utile d’exposer ici les arguments en faveur de cette typologie, ni la définition précise de chacune de ces tendances (le branded consumerism est la global entertainment industry ; le cosmopolitanism est à entendre au sens le plus large : il peut s’agir aussi bien d’un réseau politico-militaire mondial que d’un réseau religieux, etc.). L’essentiel est de comprendre, d’une part, que ces quatre tendances, qui ne sont possibles que par des processus de communication, fragmentent celle-ci : le networked individualism, c’est-à-dire la culture de masse qui s’est développée avec Internet, fortement individualiste, n’est qu’une des formes possibles de la communication, à côté de celle que Castells nomme multiculturalism, c’est-à-dire la production et diffusion de biens culturels par des communautés se définissant par leur identité culturelle, ou encore celle qui régit le branded consumerism international. Et de comprendre, d’autre part, qu’un processus global de communication transcende tous les clivages « in a production of meanings through a series of protocols of communication that make intelligibility possible in a communication-centered culture » (125).

Cette thèse a une conséquence forte concernant le concept d’espace public, conséquence que Castells énonce de manière remarquablement claire : « the construction of the new public sphere in the network society proceeds by building protocols of communication between different communication processes » (125). L’auteur analyse finement la multiplicité de ces protocoles (qui, pour chacune des quatre tendances culturelles distinguées plus haut, ne sont pas identiques : la publicité est le protocole central du branded consumering, le networked digital hypertext celui du networked individualism, etc.). Il met aussi clairement en évidence le nouveau type d’audience qui est celui de cette nouvelle sphère publique (une audience fragmentée en individus recevant des messages mais les interprétant activement « according to their own cultural frames, and by mixing the messages from one particular source with their variegated range of communicative practices », 127). Là encore, Castells se distingue de manière remarquable de certains théoriciens de l’espace public en montrant que l’audience, loin d’être une masse passive ou, au contraire, un corps de citoyens rationnels, est à la fois passive (elle reçoit quantité de messages qu’elle reprend à son compte) et active (elle les interprète en fonction de ses schémas cognitifs et de l’information dont elle dispose). Comme le dit Russell Neuman, cité par Castells, « the average audience member pays relatively little attention, retains only a small fraction, and is not the slightest bit overloaded by the flow of information or the choices available among the media and messages » (128). L’audience contemporaine est ainsi, selon Castells, une « creative audience, the source of a remix culture that characterizes the world of mass self-communication » (132), une audience dont la diversité contrebalance la concentration du pouvoir qui est une des tendances caractéristiques des réseaux globaux (136).

2) Un deuxième intérêt de l’ouvrage est de dégager, en prenant appui sur de nombreuses études empiriques, les processus cognitifs et émotionnels que les individus mettent en œuvre dans le nouvel espace public dont il vient d’être question. Là encore, Castells se démarque de conceptions concurrentes simplistes, pour lesquelles l’opinion publique est formée (par les pouvoirs politiques et les médias), ou exprime des intérêts préexistants, ou se forme (selon le modèle rationaliste délibératif).  Il insiste au contraire sur le fait que la construction de l’opinion publique est un processus complexe où interviennent à la fois les élites politiques et médiatiques (la télévision et la radio, rappelle opportunément l’auteur, sont encore la source dominante d’information politique, malgré la montée en puissance d’Internet), qui fournissent des cadres d’interprétation, et les citoyens, qui traitent les données mises à leur disposition.

Concernant le premier pont, la formation de l’opinion par les élites, l’ouvrage a le mérite de rappeler que les médias structurent très fortement l’opinion publique (en choisissant à la fois ce sur quoi il faut penser et ce qu’il faut en penser). En d’autres termes, l’espace public n’est jamais vierge, comme le laissent entendre parfois les chantres naïfs du nouvel espace public qu’ouvrirait Internet, il est toujours déjà organisé par les élites, selon un processus complexe où interviennent diverses instances (le pouvoir politique, les médias, les réactions du public), diverses motivations (le niveau des médias, par exemple, filtre les données émanant du pouvoir politique en fonction de ses propres intérêts) et divers traitements cognitifs et émotionnels des données.

Concernant le second point, un mérite de l’ouvrage est d’attirer l’attention sur l’importance des traitements cognitifs et émotionnels mis en œuvre par des citoyens davantage mus par des valeurs, croyances et dispositions que par des intérêts matériels (153). Un seul exemple : pour éviter la dissonance émotionnelle, les individus cherchent systématiquement les informations qui confirment leurs propres interprétations, quitte à fuir les médias nationaux pour aller s’informer, via Internet, sur d’autres supports. Ce qui pourrait paraître un enfermement dans leur propre pensée (« people tend to believe what they want to believe ») peut aussi être lu comme une forme de résistance aux cadres d’interprétation dominants (165). Le rôle de l’affectivité, dans ces processus, est essentiel (en particulier dans le rapport des citoyens aux partis et candidats qui font le lien entre les valeurs et croyances des individus et leurs intérêts, 154).

La description que Castells fait de l’espace public réel n’équivaut pas à un rejet de l’idéal démocratique, pour lequel des sujets rationnels choisissent leurs gouvernants après délibération dans un espace public ouvert. Elle signifie simplement que la démocratie procédurale, telle qu’elle a été décrite par les théoriciens politiques, n’est qu’un idéal-type (190), dont il est essentiel, si l’on veut qu’il ait quelque chance de devenir un jour effectif, de connaître la distance qu’il entretient par rapport à l’espace public réel structuré par les diverses élites : « this is not a normative call for the triumph of emotional politics, let alone for irrational decision-making. Rather, this is a recognition of the actual way people process signals on the basis of which they make their decisions, for themselves and for the world at large on behalf of themselves » (191). En d’autres termes, il existe un niveau proprement politique, qui n’est pas exclusivement celui de la délibération rationnelle, niveau que l’idéal démocratique doit prendre en compte : « to reach the level of policy decision-making, democratic procedures have to be followed with the full understanding of the processes involved. And these processes are largely emotional, articulated around conscious feelings and connected to choices that elicit a complex array of responses dependent on the stimuli received from our communication environnment » (191). La conception rationaliste de la politique n’a quelque chance de quitter le champ de l’utopie que si elle devient consciente des limites, dans le processus politique, de la rationalité (192). Le public ne se désintéresse pas des enjeux substantiels de la politique, mais il faut prendre conscience que ces derniers, s’ils doivent être perçus par une large audience, « have to be presented in the language of infotainment ». Cela signifie que « the imagined cultural past and the notion of the loss of deliberative democracy are often the result of a nostalgic, elitist bias » (201).

C’est sur la base d’une telle analyse que Castells modère fortement la thèse, qui est devenue un lieu commun, d’une crise de la démocratie : « While there is no doubt about the worldwide crisis of political legitimacy, it is unclear if and how this translates into a crisis of democracy » (295). La crise de la légitimité politique consiste dans le décalage, dans les démocraties, entre « their constitutional rules and the beliefs of their citizen » (295). Ce décalage est dû, entre autres, à la crise de l’État-nation, qui aujourd’hui fait face à de nouvelles légitimités,  débordé qu’il est, à l’extérieur, par les réseaux globaux de l’économie, du pouvoir et de l’information, et à l’intérieur par l’émergence d’identités culturelles affirmant de plus en plus leur indépendance (295). Les médias jouent un rôle fondamental dans cette crise de légitimité, en focalisant l’attention sur les scandales politiques. Il faut cependant constater que « in spite of massive citizen disaffection vis-à-vis the political class, and vis-à-vis democracy as they experience it, often that not people around the world have not given up their political ideals, though they interpret them in their own way » (297) : ils sanctionnent davantage les sortants, suscitent de nouveaux partis et leaders, qui peuvent favoriser l’émergence de nouveaux projets politiques, mais aussi celle de mouvements populistes.  En ce sens, il est abusif de parler de crise de la démocratie.

En un autre sens cependant, qui fait l’objet du long dernier chapitre de l’ouvrage, il est possible de parler de crise de la démocratie, si l’on considère les bouleversements que connaissent actuellement les médias, avec l’émergence d’Internet. Le communication power est aujourd’hui fortement divisé entre ce que Castells nomme les messagers (les mass media traditionnels et les nouveaux médias numériques contrôlés par ceux qui les construisent et les gèrent) et les messages émanant des communications horizontales rendues possibles par Internet (donc par ces nouveaux médias). En d’autres termes, « the medium is not the message, although it conditions the format and distribution of the message » (418) : les messages peuvent remettre en cause les messagers, « once in cyberspace, people may have all kinds of ideas, including challenging corporate power, dismantling government authority, and changing the cultural foundations of our aging/aching civilization », 421). Pour revenir à la crise de la démocratie, il s’ensuit que « the practice of democracy is called into questions when there is a systematic dissociation between communication power and representative power » (298). Pour le dire plus concrètement, « the most important crisis of democracy under the conditions of media politics is the confinment of democracy to the institutional realm in a society in which meaning is produced in the sphere of media » (298). Cette constatation conduit l’auteur à estimer que « democracy can only be reconstructed in the specific conditions of the network society if civil society, in its diversity, can break through the corporate, bureaucratic and technological barriers of societal image-making » (298).

L’hypothèse envisagée à la fin de l’ouvrage est donc celle selon laquelle « the same pervasive multidimodal communication environment that encloses the political mind in the media networks may provide a medium for the diverse expression of alternative messages in the age of mass self-communication » (298). L’auteur est conscient qu’il pourrait s’agir là d’une nouvelle forme d’utopie : « Is this really so ? ».

3) M. Castells estime que le nouvel espace public, celui de l’époque de la « network society » caractérisée par la « mass self-communication », favorise l’émergence de nouveaux mouvements sociaux, cela bien que cet espace soit fortement structuré par « different forms of control and manipulation » et de ce fait « biased towards the builders and caretakers of this space » (302). C’est parce que cet espace est, par construction, ouvert, qu’il est le lieu d’une « battle of images and frames » qui vise à reprogrammer les réseaux de communication : « because they are multimodal, diversified and pervasive, communication networks are able to include and enclose cultural diversity and a multiplicity of messages to a much greater extent than any other public space in history » (302). À la condition qu’ils acceptent de se couler dans les protocoles existants (y compris les formes nouvelles prises par les mass media traditionnels) pour les transformer, de nouveaux mouvements sociaux peuvent émerger. Une tâche fondamentale pour eux est cependant de préserver d’abord « freedom and fairness in the deployment of management of the networked infrastructure of communication and in the practice of the multimedia industry » (302). En d’autres termes, « communication politics becomes dependant upon the politics of communication » (303).

À l’appui de cette thèse, Castells évoque plusieurs formes de ce qu’il nomme les insurgent social movements : la nouvelle conscience écologique, la lutte en faveur d’une mondialisation juste, l’élection d’Obama interprétée comme une « insurgent politics » (par exemple par le passage à un nouveau mode de financement de la politique), les mouvements insurrectionnels contre les despotismes du Moyen-Orient, etc.

On peut cependant s’interroger sur la pertinence qu’il y a à ranger des phénomènes aussi différents sous la même catégorie, celle d’une « potential synergy between the rise of mass self-communication and the autonomous capacity of civil societies around the world to shape the process of social change » (303).

La dernière partie de l’ouvrage me paraît en effet fragile à plusieurs titres.

(a) Les insurgent movements que décrit Castells pourraient fort bien trouver leur place dans le système économique et politique actuel sans le modifier fondamentalement. On peut rester sceptique devant l’affirmation selon laquelle les formes d’auto-organisation rendues possibles par la network society seraient l’ébauche d’une « societal organization around networked self-management » (345 ; il est à remarquer que l’auteur ne donne jamais à cette expression un sens vraiment précis). Il semble, trop souvent à la fin de l’ouvrage, que le sociologue soit tenté de céder la place à l’activiste, ou du moins qu’il accorde une oreille trop complaisante aux chantres de l’utopie du networked self-management, voire d’un brumeux communisme numérique, ou à ceux, plus naïfs encore, de la mobil-ization (constater le rôle des communications par Facebook ou Twitter dans les révolutions arabes récentes est une chose, y voir un tournant fondamental, là et ailleurs, en faveur de la démocratie en est une autre).

(b) Castells rappelle qu’Internet, comme toute technique, peut être utilisé pour opprimer aussi bien que pour libérer, mais ce rappel fonctionne souvent dans l’ouvrage comme une clause purement formelle. L’auteur n’envisage en effet que très allusivement les phénomènes que d’autres auteurs, Martha Nussbaum par exemple, rangent sous l’appellation de the offensive Internet (cf. S. Levmore and M. Nussbaum, The Offensive Internet, 2010). On pourrait contester, qui plus est, l’opposition oppression/libération, qui reproduit un schéma traditionnel (celui présent dans les théories de l’aliénation) et montrer que les nouvelles formes d’organisation économique, ou encore les nouvelles formes d’expression, s’articulent beaucoup plus finement avec le système économique ou le système des médias actuels, qu’il est par ailleurs peu éclairant de ranger sous la catégorie large et vague d’oppression.

(c) La défense de l’ouverture, de la neutralité et de la transparence des protocoles d’Internet est effectivement essentielle. Castells me semble voir à juste titre dans ce que l’on nomme la gouvernance d’Internet un problème politique fondamental. Les nouveaux mouvements sociaux ne pourront produire « another world » (je laisse à l’auteur la responsabilité de cette expression, qui me semble reposer sur un abus, malheureusement très fréquent, de l’adjectif autre) que si les citoyens et leurs États conservent le contrôle, d’une manière ou d’une autre, de ces protocoles : il n’est possible de reprogrammer que si l’on conserve un accès au programme. Mais là encore l’auteur oppose trop mécaniquement les communicating subjects et les controllers of societal communiation nodes (413). La reproduction pure et simple, par Castells, du récit anarcho-libéral des fondateurs d’Internet lui interdit ne serait-ce que d’examiner précisément les formes de régulation (au niveau européen ou national, par exemple) qui n’ont pas pour objectif de museler Internet mais de maîtriser les effets pervers que peuvent entraîner certains usages. Pour ne prendre qu’un exemple, Castells affirme qu’Internet renverse la relation traditionnelle entre les gouvernements et les citoyens, puisque, désormais, ce ne sont plus les premiers qui peuvent épier les seconds, mais l’inverse : « we are all now potential paparazzi » (413). Certes… Mais l’affaire Murdoch devrait nous rendre un peu plus prudents dans l’utilisation de cette métaphore. La transparence, l’open data movement, sont effectivement des tendances fondamentales de nos démocraties. Il n’en demeure pas moins que, comme tous les contre-pouvoirs, ils doivent être organisés (comme en témoignent les réactions des dirigeants des pays démocratiques contre Wikileaks, ou les réactions des citoyens contre les pratiques criminelles de la presse Murdoch).

Pour ces trois raisons, la fin de l’ouvrage me paraît nettement moins originale que le début. Elle se contente souvent d’entonner un refrain progressiste (l’ouvrage a été visiblement écrit au moment de l’élection d’Obama et des espoirs qu’elle suscitait) et anarcho-libéral (les analyses de la fin de l’ouvrage témoignent d’un ancrage dans le discours qui a accompagné l’émergence d’Internet) qui me paraît constituer, aujourd’hui, un obstacle à l’analyse fine du phénomène Internet, en particulier de ses effets politiques – et aussi un obstacle à la défense des potentialités démocratiques de la network society, qui paraît beaucoup plus complexe que ce que laisse penser le dernier chapitre du livre. Celui-ci oppose en effet de manière manichéenne les forces libératrices, celles de la société civile connectée en réseau, et les « government, parties, corporations, interest groups, churches, gangsters, and power apparatuses of every possible origin and kind » dont la priorité serait de museler « the potential of mass self-communication in the service of their specific interest » (414). Mais il me paraît vraiment difficile, pour ne pas dire impossible, de construire une théorie libérale d’Internet sans considérer que les gouvernements, les partis, les entreprises et les églises sont aussi des institutions libérales fondamentales (et, pour les deux dernières, des institutions centrales, à côté de la presse et des multiples associations, de cette société civile au nom de laquelle parle l’auteur).

Il faut cependant ajouter que, d’une certaine manière, ces appareils de pouvoir contribuent, pour Castells, à l’avènement de la société civile connectée autogouvernée. Mais ils le font par une sorte de ruse de l’histoire : « the more corporations invest in expanding communication networks (benefiting from a hefty return), the more people build their own networks of mass self-communication, thus empowering themselves » (421). Peut-on se contenter de reproduire, comme le fait l’auteur, ce vieux schéma téléologique et dialectique (qui a son origine dans le felix culpa chrétienne : le bien se réalise finalement dans l’histoire par son contraire, le mal) ? L’histoire est peut-être plus contingente, et moins dialectique… Remarquons cependant, pour rendre justice à l’auteur, que son optimisme historique est parfois contrebalancé par des accents réalistes. Les envolées utopiques cèdent alors la place aux constatations prosaïques : « However, for the time being, there is an unequal competition between professional media production and our low-quality home home videos and blog gossip » (422). On peut nuancer ce constat pessimiste (les médias professionnels, qui présentent d’ailleurs une grande diversité, sont peut-être moins puissants que ne le pense l’auteur, et les productions des citoyens, dont les meilleures peuvent être aujourd’hui  intégrées aux productions des médias professionnels, plus inventives et élaborées qu’il ne le pense), mais cela supposerait sans doute d’abandonner l’opposition qui gouverne finalement l’ensemble de ce livre, celle de la sphère du pouvoir (L’État, les médias, les grandes entreprises, etc.) et de la sphère de la liberté (l’individu, les communautés formées librement par eux, la société civile, etc.).

22 juillet 2011

Sur « A New Theory of Information and the Internet. Public Spheres meets Protocol » (Balnaves and Willson)

Filed under: Démocratie,Espace public,Internet — Auteur @ 12 h 43 min
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Mark Balnaves and Michele Willson : A New Theory of Information and the Internet. Public Spheres meets Protocol (Peter Lang, 2011)

Ce livre, écrit par deux universitaires du Department of Internet Studies de Curtin University (Australie), risque de décourager le lecteur, en raison de la technicité des trois premiers chapitres. Seuls les spécialistes en théorie de l’information (au sens que les cybernéticiens donnent à ce mot) peuvent juger l’affirmation selon laquelle la théorie présentée dans cet ouvrage est nouvelle. Mais l’essentiel n’est pas là. La suite de l’ouvrage présente en effet une théorie d’Internet, certes étayée sur cette théorie de l’information, mais suffisamment indépendante de celle-ci pour être lue et évaluée sans avoir à se prononcer sur la validité des premiers chapitres. Que cette théorie d’Internet soit elle-même nouvelle ou non  n’est pas non plus la question essentielle (elle me paraît plutôt consister en une synthèse cohérente et personnelle de travaux déjà existants). Les titres ont leur raison (celle des éditeurs) que la raison ne connaît pas…

Disons, en simplifiant beaucoup, que les auteurs choisissent, parmi les théories de l’information existantes, une tradition – qu’ils nomment non réaliste – impliquant que la recherche d’information (sur un moteur de recherche, par exemple) modifie le savoir de celui qui effectue la recherche, c’est-à-dire ne se contente pas d’augmenter celui-ci. C’est à partir d’une telle perspective que les auteurs en viennent à rapprocher le concept de protocole, tel qu’il a été élaboré en particulier par A.E. Galloway, de la théorie de l’agir communicationnel d’Habermas.

Si la recherche d’information modifie le savoir, c’est en effet parce qu’elle s’effectue à partir de protocoles qui, à différents niveaux, structurent la communication, c’est-à-dire définissent un certain nombre de contraintes et possibilités d’action (affordances). Une bonne partie de l’ouvrage est consacrée à la définition de ces contraintes et possibilités. Penons par exemple, pour rester au plus près du vécu des internautes, les protocoles qui organisent des communications à distance, indirectes (c’est-à-dire en l’absence de l’interlocuteur), anonymes, multiples et simultanées (l’utilisateur pouvant être au même moment sur Facebook et LinkedIn, par exemple). De tels protocoles rendent possibles des types de communication ayant des propriétés particulières, qui modifient le savoir des usagers et la distribution sociale de ce savoir. De la même manière, un protocole comme celui de Wikipedia modifie le savoir des usagers, du fait qu’il fournit, par construction, des réponses particulières à ces questions : qui produit le savoir et comment ? par qui et comment est-il reçu ? de quoi est-il le savoir ? comment et à quelle fin est-il utilisé ? de quel savoir l’utilisateur produisant ou recevant ce savoir est-il lui-même l’objet ? etc.). Généralisons : « protocol, the rules governing material code at various levels, sets the material context for accessibility to the social distribution of knowlege in the Internet » (176).

Une des propriétés de ces protocoles est, aux yeux des auteurs, essentielle : ils sont plus ou moins visibles. Le savoir est certes déterminé mais par les protocoles, non « by the people themselves » (170), mais les utilisateurs ont plus ou moins conscience des algorithmes qui organisent leur communication et leur savoir (un exemple : ce que nous nommons, depuis quelque temps, la « neutralité du Net », est en train de devenir visible – mais bien d’autres protocoles sont totalement hors de portée du non-spécialiste). Il s’agit là d’une propriété nouvelle, car même si les règles régissant une conversation de salon ou le fonctionnement de l’accès au savoir dans une bibliothèque étaient loin d’être toutes transparentes aux agents, le degré d’opacité et d’invisibilité des protocoles d’Internet est beaucoup plus élevé. L’internaute, par exemple, peut croire être connecté anonymement sans l’être, il peut penser à tort qu’il efface ses écrits ou paroles, etc. (qui connaît le mode de fonctionnement  d’Acxiom, l’agrégateur au travail derrière Google ?).

Les auteurs ne décrivent pas systématiquement ces protocoles, mais l’idée qu’ils développent est claire. Ils l’illustrent, à plusieurs reprises, de manière suggestive. En suivant Geiger, ils montrent par exemple que contrairement à une idée répandue – par Habermas en particulier – les protocoles d’Internet ne fragmentent pas l’espace public mais opèrent une intégration particulière de celui-ci, qui s’effectue non par l’échange des discours et la construction d’une synthèse rationnelle, mais par des algorithmes :

…the opinions crafted by individuals (presumably after or through discourse in a small community) can be aggregated and passed to other users and communities for further discussion and subsequent aggregation. Such sites cut out the human mediation traditionally required in a social network, allowing for a seemingly social direct representation of public opinion in the blogosphere. Through a system of uncoordinated coordination, collective action has become possible on a previously unimaginable scale, due to the small amount of effort required by each human in order to bring about the social « wisdom of crowds » (R.S. Geiger, « Does Habermas Understand the Internet ? The Algorithmic Construction of the Blogo/Public Sphere », Gnovis, 2009 – cité par les auteurs à la page 135).

 

 

Il n’a pas été question, jusqu’ici, de questions normatives, simplement d’une description des effets des protocoles sur la communication et le savoir. Mais la perspective des auteurs a, très clairement, un horizon normatif : « an awareness of the possibilities of theses constructs, of the affordances of technological environs and tools for communication, data gathering, or online moderation is important for understanding the possibility for collaborative activity and the degree to which actions, issues and discussions can be freely and openly canvassed or enacted » (146).

C’est à ce point de l’argumentation des auteurs que Galloway rejoint Habermas… La théorie de l’agir communicationnel d’Habermas met en effet en évidence qu’aucune communication n’est immédiate, et que celle qui a lieu dans l’espace public démocratique suppose un ensemble de règles, qu’Habermas explicite longuement dans ses ouvrages (ce sont les règles logiques et éthiques régissant le discours non stratégique : universalité de l’espace public, reconnaissance mutuelle des participants en tant qu’agents libres, également rationnels et raisonnables, débattant des affaires publiques, etc.). Or, par bien de leurs aspects les protocoles d’Internet peuvent apparaître comme des intermédiaires proches de ce qu’Alfred Schutz (auquel les auteurs consacrent des pages intéressantes) et Habermas nomment l’espace public démocratique.

L’intérêt de l’ouvrage est de ne céder ni à l’utopie selon laquelle les propriétés des protocoles actuels d’Internet et les règles de l’espace public au sens d’Habermas convergeraient (on se souvient des grandiloquentes proclamations de John Perry Barlow à ce sujet), ni à l’idée selon laquelle ils divergeraient inévitablement (Internet serait une « zero institution » au sens que Jodi Dean donne à cette expression, c’est-à-dire une institution « which makes no normative claim » et ne peut de ce fait qu’être un lieu de dissensions infinies). Les auteurs discutent, en particulier, les analyses d’Habermas (dans un article de 2006 ; « Political Communication in Media Society ») selon lesquelles les protocoles d’Internet permettent certes d’organiser des actions contre les régimes autoritaires mais conduisent inévitablement à la fragmentation de l’espace public en multiples espaces réunissant des activistes mobilisés en faveur de causes diverses, dont l’action ne peut déboucher sur une réelle perspective politique que s’ils rejoignent l’espace public démocratique, dont la presse est le vecteur principal. Les auteurs se font les échos des critiques selon lesquelles Habermas, dans cet article, sous-estimerait le potentiel démocratique d’Internet, les facteurs « which combine to allow quality material to emerge to public attention » (Axel Bruns, dans un article de 2007, « Habermas and/against the Internet »).

Les analyses concrètes des auteurs (qu’il n’est pas possible de résumer ici) tendent à montrer qu’Internet « presents fascinating challenges for the maintenance of the public sphere » (95). Le regard qu’ils portent sur la contribution d’Internet à la vie démocratique est certes lucide et sans illusion : « at best, current deliberative practices on the Internet are closer to a form of activism than to a public sphere embedded in law for participatory democracy » (160). Ils montrent par exemple que les nouveaux agrégateurs (Google Social Search, Twitter Lists), s’ils font émerger « quality material to public attention », comme il a été dit plus haut, enferment souvent à nouveau les internautes dans les sphères limitées de leurs intérêts et valeurs (ce qu’avait déjà souligné Cass R.Sunstein), en utilisant les réseaux sociaux comme des filtres confinant les usagers dans « a gated community, limited to a pre-screened list of like-minded individuals and groups » (138).

Aussi bien, ce n’est pas du côté des pratiques politiques actuelles permises par Internet qu’il faut chercher les « fascinating challenges » dont parlent les auteurs, mais du côté des potentialités démocratiques des protocoles. Ceux-ci, on l’a vu, ont pour caractère essentiel l’invisibilité, qui leur confère leur pouvoir : « the more ignorant people become about the underlying infrastructures delivered by the Internet, then the more influential that system(s) would become » (169). Mais une société démocratique peut prendre conscience de cet état de choses et poser la question de la visibilité de ces protocoles : « how might we make visible and critique the intentional and unintentional… barriers that direct the flow of online activity and encourage uncritical, instrumental navigation online ? » (114). Les questions essentielles que posent l’existence des protocoles d’Internet (que rendent-ils possibles ? qu’interdisent-ils ? comment déterminent-ils le contenu auquel accède l’usager ? à quels niveaux ? quelles données concernant l’usager stockent-ils, et où ? quel est leur degré de transparence et le contrôle que le citoyen a sur eux ?, etc.) sont autant de défis à la pratique démocratique. C’est en posant ces questions qu’une société démocratique s’engage dans la voie du renforcement de l’espace public : « a generalisation of competence of the informed citizen with the Internet, the autors would argue, would start with at least these questions. If a citizen cannot engage the Internet at this level and relies solely on recipe knowledge, then they cannot in all honest be called informed » (117).

Poser la question de la gouvernance d’Internet, au sens le plus large du terme, est donc pour les auteurs le seul moyen de sortir des discours utopiques (les protocoles d’Internet vont étendre et approfondir la démocratie) et réactionnaires (ils sont une menace pour la démocratie) : « the next step… is to create transparent algorithms that can assist deliberative democratic process on the Internet and, perhaps more importantly, expand the capability of citizens to undestand the effects of the material technology of the Internet on their decisions and their identities » (171). Concrètement : nous pouvons construire des protocoles qui n’enferment pas les citoyens dans des sphères où ils ne rencontrent plus que l’écho de leur propre voix, qui n’exploitent plus leurs données personnelles et, surtout, qui ne leur ôtent plus la capacité de juger et modifier les outils qu’ils utilisent.

Reprenant une idée de Galloway, les auteurs estiment que les protocoles actuels « are driven at present not by policies or regulations that want to expand a public sphere but by logics of ease in the very material creation of the Internet » (118). Cette « logics of ease » n’est pas dénoncée par les auteurs comme un mal intrinsèque, ou une conspiration capitaliste. Elle a simplement des effets, qu’il faut comprendre et transformer de manière à ce que les protocoles d’Internet renforcent l’espace public dans le sens d’une « genuine communication » et d’un « collaborative knowledge building » (118). Les protocoles actuels, qui semblent suivre « the easiest and thus the most logical approach », cachent ou rendent moins désirables des protocoles alternatifs, qu’une société démocratique doit rendre à nouveau visibles.

Prolongeant des analyses de S. Coleman au sujet de la BBC, les auteurs en viennent à envisager en particulier la création d’un public search engine, qui « would need to keep transparent the coding behind it and the organizing logic and intent of the algorithms that run it – keeping the purpose and practice of these open for the public deliberation and input by all. Relevance would then be determined by public, not commercial, needs (including the the design of the information retrieval system) » (175).

 

Il me semble qu’une telle proposition suscite deux interrogations distinctes.

La première est de savoir si les auteurs, qui dénoncent les utopies qui ont accompagné le développement des protocoles d’Internet, ne proposent pas à leur tour une mesure dont on peut se demander si elle est faisable et souhaitable. Á supposer qu’un tel moteur de recherche public puisse jamais voir le jour, quelles seraient ses chances de succès et sa contribution effective au développement de l’espace public démocratique ?

Je ne m’engagerai pas davantage dans cette première interrogation. La seconde me paraît moins visible mais tout aussi importante. Les auteurs, en reprenant sans distance critique les analyses d’Habermas relatives à l’espace public, n’érigent-ils pas une conception particulière de la démocratie comme la seule possible, cela sans la moindre justification? L’utopie pourrait bien être à chercher non pas dans telle ou telle mesure préconisée par les auteurs (la construction d’un moteur de recherche public, par exemple) mais dans l’idée que l’espace public démocratique est un espace universel où débattent des sujets rationnels pleinement informés. Une telle conception de la démocratie a, on le sait, été souvent critiquée (entre autres, vigoureusement, par M. Walzer dans Politics and passion). On peut à juste titre se demander si cet agir communicationnel, pour reprendre le terme d’Habermas, n’idéalise pas l’espace démocratique réel (les intellectuels ont souvent tendance à penser le débat démocratique à l’image du colloque universitaire – en l’idéalisant fortement, d’ailleurs). Il est symptomatique que les auteurs, parce qu’ils suivent Habermas sans le questionner, présentent comme des évidences empiriques ce qui ne va pas du tout de soi : que les citoyens « expect a public culture of shared knowledge, values and points of reference », qu’ils rejettent les pratiques par lesquels les hommes politiques « buy citizen votes and their power through the Internet » par des campagnes électorales onéreuses et d’habiles manipulations, etc. Il y a, derrière ces assertions et d’autres du même type (175-176), une certaine naïveté qui a pour effet de tracer une ligne contestable entre les pratiques politiques réelles, incluant celles qui passent par les protocoles actuels d’Internet – pratiques bien hâtivement qualifiées de contraires à l’éthique régissant la démocratie – et des pratiques idéales, celles au nom desquelles les auteurs proposent de réformer les protocoles d’Internet. Il est clair, par exemple, que si l’on suit les auteurs dans la conception qu’ils se font du citoyen informé (comme un citoyen dont l’accès à l’information n’est pas limité par des protocoles l’enfermant dans une perspective étroite), on ne peut qu’en venir à préconiser un moteur de recherche qui « can be used to carefully manage and maintain a representative sample of the most relevant and broad-reaching commentary and developments on any topic or issue » (139). Mais cette opposition entre des citoyens enfermés dans des horizons étroits et des citoyens pleinement informés « on any topic or issue » est-elle pertinente ? N’y a-t-il pas, derrière une telle opposition, le mythe d’un citoyen pleinement informé ? Qu’est-ce qu’être pleinement informé et pleinement informé sur tout ? Est-ce vraiment cela, être un citoyen éclairé, dans nos démocraties réelles ? Avec ces questions, c’est l’idée même que se forme Habermas de l’espace public démocratique qui perd de son évidence.

On peut penser que la critique que j’avance ici est par trop conservatrice. Elle pourrait rejoindre celle de Michael Schudson :

Citizens can be monitored rather than informed. A monitoral citizen scans (rather than reads) the informational environment in a way so that he or she me be alerted on a very wide variety of issues for a very wide variety of ends and may be mobilized around those issues in a large variety of ways… Monitorial citizens tend to be defensive rather than pro-active. They are perhaps better informed than citizens of the past in that, somewhere in their heads, they have more bits of information, but there is no assurance that they know at all what to do with what they know. They have no more virtue than citizens of the past – but not less, either » (« Changing Concepts of Democracy », MIT Communications Forum, 1998).

Mais même si le point de vue de Schudson est précieux (tout ce qui peut nous mettre en garde contre l’utopie est bienvenu) ma critique est différente de la sienne. Il ne fait pas de doute, comme l’a brillamment montré Pierre Rosanvallon dans La contre-démocratie, que les formes modernes d’activisme, indépendamment même de l’utilisation des outils offerts par Internet, peuvent dégrader les contre-pouvoirs indispensable à toute démocratie et engendrer ce que P. Rosanvallon nomme une impolitique (et Schudson des actions « defensive rather than pro-active »), c’est-à-dire des actions visant tout au plus à surveiller le pouvoir, à s’opposer à lui, à l’affaiblir, mais renonçant à toute politique positive orientée vers le bien commun. Il ne s’ensuit pas, cependant, que l’action des citoyens, dans nos démocraties, soient condamnées à cette impolitique, comme Rosanvallon le dit lui-même fortement à la fin de l’ouvrage. Le scepticisme de Schudson semble bien reposer, finalement, sur le même présupposé que l’utopisme de nos auteurs (un utopisme d’ailleurs modéré, quand on pense à d’autres variantes, plus exubérantes, qui ont accompagné la construction d’Internet). Ce présupposé consiste à opposer la sphère de l’universel (l’espace public habermasien, lieu de la délibération rationnelle) et les multiples sphères du particulier (celles où les citoyens se mobilisent en faveur de telle ou telle cause) ou, pour le dire autrement, à opposer « genuine communication » et « uncritical, instrumental navigation on line », comme le font trop souvent les auteurs de l’ouvrage. Si l’on pense l’espace public démocratique d’une autre manière, en rupture avec l’idéalisation qu’est le modèle délibératif, si l’on considère qu’il est constitué de sujets non pas individuels mais collectifs (institutions, partis, syndicats, groupes de pression, associations de la société civile, etc.), dont le savoir et la rationalité sont limités (comme en témoigne l’importance, dans la vie politique, des croyances, des symboles, des émotions et des passions), on sera amené à envisager de manière plus positive et nuancée les effets des protocoles d’Internet sur la vie publique (pour une étude fine de ces effets, de leurs promesses et de leurs limites, cf. Dominique Cardon, La démocratie Internet).

Pour revenir au titre de l’ouvrage : ce qu’il y a de plus nouveau dans cette étude est sans doute l’insistance particulière des auteurs sur la nécessité, dans nos sociétés démocratiques, de rendre visibles les protocoles que nous utilisons quotidiennement, d’en mettre clairement en évidence les effets, de manière à pouvoir les utiliser davantage au service des pratiques démocratiques. Mais comme toute réflexion sur les rapports d’Internet et de la démocratie, la réflexion des auteurs engage également une conception de la démocratie, qui ne me semble pas, en l’occurrence, la seule possible – ce qui relativise à mes yeux la pertinence des mesures qu’ils proposent (un moteur de recherche public, par exemple).

 

15 juin 2011

Sur « Cultures du numérique » (Communications, n°88, 2011)

Le récent numéro de Communications (n°88, 2011), dont le maître d’œuvre est Antonio A. Casilli (Centre Edgar-Morin HAC EHESS/ CNRS) a, entre autres mérites, celui de sortir des sentiers battus. On y trouvera des approches inattendues de la culture numérique (une description fine de l’e-santé, par D. Dupagne, par exemple, ou une synthèse sur le Net art, par J.P. Fourmentraux) ainsi que de très bons articles sur des thèmes plus classiques mais traités de manière à la fois synthétique et, parce que nuancée, nouvelle (« Édition électronique », par P. Mounier et M. Dacos, « Administration électronique », par P. Dagiral, « Prosumer », par G. Beaudouin, qui analyse avec précision les nouvelles formes de consommation-production). Tout au plus peut-on regretter que certains phénomènes qui commencent à être ici et là étudiés, par exemple la violence sur Internet (cf. le récent The Offensive Internet, de M. Nussbaum et S. Levmore), ou encore la cybercriminalité, ou l’activisme du type de celui d’Anonymous, ou de Lulz Security, qui sont une des dimensions de la culture numérique, ne soient pas envisagés dans ce numéro (il est vrai que les derniers développements de cet activisme sont particulièrement récents).

L’article intitulé « Propriété intellectuelle » (F. Rochelandet) réussit le tour de force de présenter en quelques pages l’essentiel de la question. Il s’agit d’une synthèse très équilibrée qui emporte l’adhésion (même si j’ai du mal à suivre l’auteur dans la proposition finale, celle d’un système de licences où « les individus pourraient faire des dons directement aux auteurs selon la valeur qu’ils attribuent à leurs œuvres, dons qu’ils pourraient ensuite déduire fiscalement » – opération dont la faisabilité me paraît pour le moins douteuse).

L’article « Réseaux sociaux sur Internet » (D. Cardon, par ailleurs auteur de l’excellent livre La démocratie numérique) fait une description très fine des diverses formes de conversation dans les réseaux. La fin de l’article (pages 146-147) propose une grille de lecture très convaincante, d’une part de l’affaiblissement de la frontière entre l’espace public traditionnel et celui de la conversation ordinaire (en opposant la lecture républicaine, qui se désole de cette disparition de la frontière entre professionnels et amateurs, et celle qui voit en ce phénomène un empowerment des citoyens) – d’autre part de la manière dont Internet recompose l’espace public en sollicitant les affects et la subjectivité des internautes (en opposant une lecture biopolitique, qui voit dans ce phénomène de nouvelles formes de domination, à la suite de Foucault, et une lecture que l’auteur nomme par la pollinisation, qui insiste davantage sur ses conséquences positives : « les coopérations sur Internet produisent des externalités positives pour l’ensemble de la collectivité : une intelligence collective, des biens communs qui ne peuvent être appropriés par l’État ou le marché, de nouvelles formes d’échanges culturels »). La fin de l’article, très nuancée, tente de montrer que chacune de ces interprétations peut contenir une part de vérité, tant les phénomènes que l’on range sous le titre de culture numérique sont ambivalents : on assiste à « un refus de plus en plus affirmé par les individus… de s’en remettre à d’autres pour choisir, organiser et hiérarchiser l’information », mais, en même temps, « en augmentant la compétition entre les individus en quête de reconnaissance, les réseaux sociaux de l’Internet contribuent aussi à uniformiser les manières de se présenter, de se singulariser et d’agir les uns envers les autres ».

Cette sensibilité aux ambivalences et contradictions de la culture numérique, signe d’un point de maturité atteint par la réflexion sociologique sur Internet, caractérise d’ailleurs la quasi-totalité des interventions. Pour ne citer qu’un dernier exemple, N. Auray, dans son article intitulé « Solidarités », met très clairement en évidence les contradictions des communautés créatives : de jeunes musiciens peuvent témoigner d’une générosité radicale, en rendant leurs œuvres librement téléchargeables, tout en se livrant à une concurrence acharnée pour accéder à une parcelle de visibilité sur les plates-formes de réseau social, le numérique exacerbant cette lutte pour la gloire ou l’attention.

Ce court volume, j’espère l’avoir fait sentir, est un instrument précieux pour mieux comprendre notre présent numérique et éclairer nos choix.

 

 

 

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