LE FIL DES PAGES

25 juin 2011

Sur « Réponses à Hadopi » de J. Branco

Quelques réflexions sur deux ouvrages récents consacrés à Hadopi : Réponses à Hadopi, de J. Branco (Capricci, 2010) et Lutte contre le téléchargement illégal, par E. Derieux et A. Granchet (Lamy, 2010).

Il est difficile d’imaginer contraste plus grand entre le premier ouvrage, pamphlet dogmatique et naïf, et le second, étude documentée, argumentée et nuancée dans ses conclusions, dans l’ensemble sceptiques quant à l’efficacité d’Hadopi.

J. Branco (cofondateur de la plate-forme Création Public Internet) a visiblement le plus grand mal à imaginer que quelqu’un puisse ne pas être de son avis. Les défenseurs d’Hadopi se rangent en fait pour lui soit dans la catégorie des exploiteurs soit dans celle des ignorants. La première catégorie comprend, entre autres, les « sociétés d’auteurs et grands groupes », qui n’ont d’autre objectif que de rançonner le consommateur. L’auteur ne s’embarrasse pas d’arguments à leur propos, il préfère mobiliser les attaques ad hominem (en rapportant des ragots de cocktails sur le salaire de tel ou tel ou le luxe dans lequel vivrait telle ou telle société de défense des ayants droit, ou des insinuations sur l’âge avancé des artistes ayant signé une pétition en faveur d’Hadopi, etc.). Quant à la catégorie des ignorants, elle englobe tous ceux, mis à part ceux figurant dans la catégorie précédente, qui ne partagent pas l’avis de l’auteur : le Parlement a voté la loi Hadopi « sans disposer de l’information lui permettant de voter en conscience » ; les sociétés d’auteurs, du moins celles qui sont honnêtes, « n’auraient jamais dû appuyer une telle erreur » ; les artistes du cinéma ont été empêchés « de se prononcer en connaissance de cause » ; l’industrie musicale « commet l’erreur historique et presque [sic]  mortelle de réduire considérablement son offre au tournant du siècle – plusieurs mois avant la démocratisation du partage » ; le gouvernement « se réclame d’un moment qu’en vérité il ne comprend pas », etc. Résumons : « ni les pouvoirs publics ni les principaux pouvoirs économiques et artistiques n’ont pour l’heure pris en compte cette révolution » (le numérique). Cela fait du monde ! Mais qui pourrait arrêter celui qui détient la vérité ? Certes, il est difficile de penser que les agents sociaux ignorent leurs véritables intérêts. Mais on peut toujours s’en sortir en en faisant des « alliés objectifs du projet de loi » (37). On aurait pu croire ce vocable révolu… Mais non : Costa-Gravas entre dans cette catégorie, en compagnie de « vieilles gloires, très qualité française » et de « machines à blockbusters ».

L’idée selon laquelle tous ceux qui ne sont pas de mon avis sont dans l’erreur conduit, ici comme ailleurs, à de nombreuses contorsions. Comment expliquer que les grands groupes cinématographiques, qui selon l’auteur (qui ne s’embarrasse pas d’études empiriques) ont intérêt au piratage, l’ignorent? C’est qu’en fait ils le savent mais ont peur d’autre chose (que le buzz de ceux qui pratiquent le téléchargement illégal remette en cause « les machines du marketing », le contrôle des attachés de presse, des avant-premières et des teasings « ou même la critique », 55). La stratégie argumentative – si l’on peut parler ainsi – est claire : on peut toujours essayer de retomber sur ses pieds, même quand on vient de faire une voltige périlleuse et maladroite…

Dogmatique, l’ouvrage l’est, à l’évidence. Mais le plus étonnant est la naïveté et légèreté dont fait preuve l’auteur, presque à chaque page. Passons sur les formules qui ont sans doute échappé à l’auteur : telle ou telle mesure envisagée par le Parlement « ferait de la Chine un paradis des libertés informatiques comparé à la France ». Mais comment comprendre qu’on puisse, à quelques pages d’intervalle, accuser une loi d’être liberticide et affirmer en même temps qu’elle est dénuée de toute efficacité, qu’elle est une loi mort-née ? Comment peut-on affirmer, sans la moindre preuve, que le cinéma ne subit « aucun contrecoup visible » du fait téléchargement illégal, que « les copies téléchargées n’entraînent pas de dépenses supplémentaires pour les ayants droit, la copie n’étant pas dérobée à son fabricant mais effectuée par le particulier lui-même » (avec le même argument on peut justifier toute contrefaçon), que les efforts pour développer l’offre légale sont inexistants, que le streaming légal n’a pas d’avenir économique (on peut le penser, mais encore faut-il avancer des arguments en faveur de cette affirmation), etc.

Il est clair, quand on lit attentivement ce livre, que ces naïvetés ont une racine commune, qui affleure à plusieurs reprises : « la culture est devenue subitement un marché symétrique où l’offre, court-circuitant les filtres de l’industrie, provient toujours plus des consommateurs eux-mêmes » (49), « quelques acteurs décidaient hier ce qui devait être produit et diffusé ; aujourd’hui, ce sont les consommateurs qui, par le biais des réseaux parallèles, redistribuent les produits » (56). Ce primat du consommateur est posé à chaque instant dans l’ouvrage, et il y prend le statut d’une véritable loi de l’histoire (le téléchargement illégal est un fait irréversible, comme l’est pour l’auteur la diffusion illégale des documents diplomatiques et politiques). Il est étroitement lié à la thèse d’un déterminisme par la technique (ce sont les développements de celle-ci qui rendent le téléchargement illicite et la fuite inéluctables) et d’une profonde sous-estimation du politique (« les gouvernements seront toujours perdants (…) à preuve l’affaire Wikileaks »).  Cet étrange libéralisme – qui n’en est pas un, bien que le discours se réclame à chaque instant de la liberté – me semble bien en fait n’être que l’habillage d’une brutale affirmation : seuls les intérêts du consommateur comptent. Il est bien difficile de donner un nom à cette idéologie, apparemment libérale, en réalité populiste et techniciste à la fois.  Mais ses traits sont clairs : jamais l’auteur ne parvient à penser que nos sociétés sont des sociétés complexes, où les intérêts (ceux des consommateurs, ceux des éditeurs, ceux des auteurs…) sont réellement divers ; jamais il ne parvient à penser que la politique consiste à harmoniser, ou souvent simplement à arbitrer, entre ces conflits, comme cela a été fait avec Hadopi (dont je ne dis pas qu’elle soit la seule ou la meilleure des solutions).

Une fois posé ce primat du consommateur (dont on se demande bien, tel qu’il est formulé, quelle place il laisse aux auteurs), il ne reste plus à l’auteur qu’à osciller entre les vœux pieux (« il sera donc nécessaire d’élaborer un pacte de confiance entre les pouvoirs publics, les industries culturelles et les internautes et citoyens, afin d’aboutir à une législation contenue de comportements aujourd’hui irréversibles, contre compensation en bonne et due forme ») et un dirigisme old style qui pointe clairement son nez à la fin de l’ouvrage. L’auteur se présente comme un fervent défenseur de la licence globale. Pourquoi pas ? L’expression recouvre des réalités très différentes et il existe des versions solides et défendables de celle-ci. Mais à aucun moment l’auteur n’envisage les objections de principe à cette licence, pourtant bien connues (dans un tel système tout le monde paie pour le comportement de quelques-uns, et cette solution peut à terme dénaturer les fondements mêmes de la propriété intellectuelle et du droit d’auteur) et ne tente d’y répondre. Il se contente de proposer une licence globale (qui serait un « service public », à l’instar du téléphone et du haut débit, sic, 67 !) dont la description laisse rêveur : « les sommes seront redistribuées aux ayants droit selon une base proportionnelle au nombre de téléchargements, mesurés par des sondages, et complétée par une redistribution favorisant la diversité culturelle. Cette base pourra être lissée avec un aplatissement de la courbe de redistribution des ayants droits au profit des ayants droit les moins reconnus… » (passons sous silence l’usine à gaz encore plus baroque que l’auteur invente, à la page 69, pour le cinéma). L’auteur reconnaît que cette construction hasardeuse aurait des conséquences et des effets pervers (par exemple la disparition de la VOD de masse, « marché de toute façon peu profitable aujourd’hui et quasi inexistant ») mais semble faire confiance à un État qui aura cessé de « de répondre par à-coups aux desiderata industriels et prendra enfin ses responsabilités ».

Ce n’est pas le moindre paradoxe de cet ouvrage qu’après une charge d’allure libertaire, dans un style assez fréquent dans certains milieux d’Internet, il retombe finalement dans un vague et plat dirigisme. L’Etat vient finalement sanctionner et achever l’évolution inéluctable de l’histoire…

L’interview de Jean-Luc Godard, qui clôt le volume, est rafraîchissante. L’interviewé (quel âge a-t-il, au fait ?) y roule dans la farine l’intervieweur, en déclarant, à la cantonade, que « le seul droit de l’auteur, c’est son devoir de créer », ou que « je n’ai pas grand avis sur la loi Hadopi, qui est ridicule et criminelle », ou encore que « les tableaux devraient circuler… une semaine chez chacun, pour qu’on ait le temps de les voir ».

Quelques mots sur l’autre ouvrage, celui d’E. Derieux et d’A. Granchet, Lutte contre le téléchargement illégal (Lamy, 2011). C’est, en 200 pages d’une grande clarté, un exposé à la fois simple et profond des faits et de tous les arguments relatifs au téléchargement illégal. Leur jugement n’est pas tendre : « ce dispositif juridique spécifique de lutte contre le téléchargement illégal, qui n’est pourtant qu’une contrefaçon parmi d’autres, risque de s’avérer tout aussi inadapté et inefficace » (196). Mais il est fondé. Il vient en conclusion d’une argumentation ouverte, confrontant prudemment les divers points de vue et ne perdant jamais de vue les faits. Question de méthode et d’honnêteté intellectuelle…

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