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22 juillet 2011

Sur « A New Theory of Information and the Internet. Public Spheres meets Protocol » (Balnaves and Willson)

Filed under: Démocratie,Espace public,Internet — Auteur @ 12 h 43 min
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Mark Balnaves and Michele Willson : A New Theory of Information and the Internet. Public Spheres meets Protocol (Peter Lang, 2011)

Ce livre, écrit par deux universitaires du Department of Internet Studies de Curtin University (Australie), risque de décourager le lecteur, en raison de la technicité des trois premiers chapitres. Seuls les spécialistes en théorie de l’information (au sens que les cybernéticiens donnent à ce mot) peuvent juger l’affirmation selon laquelle la théorie présentée dans cet ouvrage est nouvelle. Mais l’essentiel n’est pas là. La suite de l’ouvrage présente en effet une théorie d’Internet, certes étayée sur cette théorie de l’information, mais suffisamment indépendante de celle-ci pour être lue et évaluée sans avoir à se prononcer sur la validité des premiers chapitres. Que cette théorie d’Internet soit elle-même nouvelle ou non  n’est pas non plus la question essentielle (elle me paraît plutôt consister en une synthèse cohérente et personnelle de travaux déjà existants). Les titres ont leur raison (celle des éditeurs) que la raison ne connaît pas…

Disons, en simplifiant beaucoup, que les auteurs choisissent, parmi les théories de l’information existantes, une tradition – qu’ils nomment non réaliste – impliquant que la recherche d’information (sur un moteur de recherche, par exemple) modifie le savoir de celui qui effectue la recherche, c’est-à-dire ne se contente pas d’augmenter celui-ci. C’est à partir d’une telle perspective que les auteurs en viennent à rapprocher le concept de protocole, tel qu’il a été élaboré en particulier par A.E. Galloway, de la théorie de l’agir communicationnel d’Habermas.

Si la recherche d’information modifie le savoir, c’est en effet parce qu’elle s’effectue à partir de protocoles qui, à différents niveaux, structurent la communication, c’est-à-dire définissent un certain nombre de contraintes et possibilités d’action (affordances). Une bonne partie de l’ouvrage est consacrée à la définition de ces contraintes et possibilités. Penons par exemple, pour rester au plus près du vécu des internautes, les protocoles qui organisent des communications à distance, indirectes (c’est-à-dire en l’absence de l’interlocuteur), anonymes, multiples et simultanées (l’utilisateur pouvant être au même moment sur Facebook et LinkedIn, par exemple). De tels protocoles rendent possibles des types de communication ayant des propriétés particulières, qui modifient le savoir des usagers et la distribution sociale de ce savoir. De la même manière, un protocole comme celui de Wikipedia modifie le savoir des usagers, du fait qu’il fournit, par construction, des réponses particulières à ces questions : qui produit le savoir et comment ? par qui et comment est-il reçu ? de quoi est-il le savoir ? comment et à quelle fin est-il utilisé ? de quel savoir l’utilisateur produisant ou recevant ce savoir est-il lui-même l’objet ? etc.). Généralisons : « protocol, the rules governing material code at various levels, sets the material context for accessibility to the social distribution of knowlege in the Internet » (176).

Une des propriétés de ces protocoles est, aux yeux des auteurs, essentielle : ils sont plus ou moins visibles. Le savoir est certes déterminé mais par les protocoles, non « by the people themselves » (170), mais les utilisateurs ont plus ou moins conscience des algorithmes qui organisent leur communication et leur savoir (un exemple : ce que nous nommons, depuis quelque temps, la « neutralité du Net », est en train de devenir visible – mais bien d’autres protocoles sont totalement hors de portée du non-spécialiste). Il s’agit là d’une propriété nouvelle, car même si les règles régissant une conversation de salon ou le fonctionnement de l’accès au savoir dans une bibliothèque étaient loin d’être toutes transparentes aux agents, le degré d’opacité et d’invisibilité des protocoles d’Internet est beaucoup plus élevé. L’internaute, par exemple, peut croire être connecté anonymement sans l’être, il peut penser à tort qu’il efface ses écrits ou paroles, etc. (qui connaît le mode de fonctionnement  d’Acxiom, l’agrégateur au travail derrière Google ?).

Les auteurs ne décrivent pas systématiquement ces protocoles, mais l’idée qu’ils développent est claire. Ils l’illustrent, à plusieurs reprises, de manière suggestive. En suivant Geiger, ils montrent par exemple que contrairement à une idée répandue – par Habermas en particulier – les protocoles d’Internet ne fragmentent pas l’espace public mais opèrent une intégration particulière de celui-ci, qui s’effectue non par l’échange des discours et la construction d’une synthèse rationnelle, mais par des algorithmes :

…the opinions crafted by individuals (presumably after or through discourse in a small community) can be aggregated and passed to other users and communities for further discussion and subsequent aggregation. Such sites cut out the human mediation traditionally required in a social network, allowing for a seemingly social direct representation of public opinion in the blogosphere. Through a system of uncoordinated coordination, collective action has become possible on a previously unimaginable scale, due to the small amount of effort required by each human in order to bring about the social « wisdom of crowds » (R.S. Geiger, « Does Habermas Understand the Internet ? The Algorithmic Construction of the Blogo/Public Sphere », Gnovis, 2009 – cité par les auteurs à la page 135).

 

 

Il n’a pas été question, jusqu’ici, de questions normatives, simplement d’une description des effets des protocoles sur la communication et le savoir. Mais la perspective des auteurs a, très clairement, un horizon normatif : « an awareness of the possibilities of theses constructs, of the affordances of technological environs and tools for communication, data gathering, or online moderation is important for understanding the possibility for collaborative activity and the degree to which actions, issues and discussions can be freely and openly canvassed or enacted » (146).

C’est à ce point de l’argumentation des auteurs que Galloway rejoint Habermas… La théorie de l’agir communicationnel d’Habermas met en effet en évidence qu’aucune communication n’est immédiate, et que celle qui a lieu dans l’espace public démocratique suppose un ensemble de règles, qu’Habermas explicite longuement dans ses ouvrages (ce sont les règles logiques et éthiques régissant le discours non stratégique : universalité de l’espace public, reconnaissance mutuelle des participants en tant qu’agents libres, également rationnels et raisonnables, débattant des affaires publiques, etc.). Or, par bien de leurs aspects les protocoles d’Internet peuvent apparaître comme des intermédiaires proches de ce qu’Alfred Schutz (auquel les auteurs consacrent des pages intéressantes) et Habermas nomment l’espace public démocratique.

L’intérêt de l’ouvrage est de ne céder ni à l’utopie selon laquelle les propriétés des protocoles actuels d’Internet et les règles de l’espace public au sens d’Habermas convergeraient (on se souvient des grandiloquentes proclamations de John Perry Barlow à ce sujet), ni à l’idée selon laquelle ils divergeraient inévitablement (Internet serait une « zero institution » au sens que Jodi Dean donne à cette expression, c’est-à-dire une institution « which makes no normative claim » et ne peut de ce fait qu’être un lieu de dissensions infinies). Les auteurs discutent, en particulier, les analyses d’Habermas (dans un article de 2006 ; « Political Communication in Media Society ») selon lesquelles les protocoles d’Internet permettent certes d’organiser des actions contre les régimes autoritaires mais conduisent inévitablement à la fragmentation de l’espace public en multiples espaces réunissant des activistes mobilisés en faveur de causes diverses, dont l’action ne peut déboucher sur une réelle perspective politique que s’ils rejoignent l’espace public démocratique, dont la presse est le vecteur principal. Les auteurs se font les échos des critiques selon lesquelles Habermas, dans cet article, sous-estimerait le potentiel démocratique d’Internet, les facteurs « which combine to allow quality material to emerge to public attention » (Axel Bruns, dans un article de 2007, « Habermas and/against the Internet »).

Les analyses concrètes des auteurs (qu’il n’est pas possible de résumer ici) tendent à montrer qu’Internet « presents fascinating challenges for the maintenance of the public sphere » (95). Le regard qu’ils portent sur la contribution d’Internet à la vie démocratique est certes lucide et sans illusion : « at best, current deliberative practices on the Internet are closer to a form of activism than to a public sphere embedded in law for participatory democracy » (160). Ils montrent par exemple que les nouveaux agrégateurs (Google Social Search, Twitter Lists), s’ils font émerger « quality material to public attention », comme il a été dit plus haut, enferment souvent à nouveau les internautes dans les sphères limitées de leurs intérêts et valeurs (ce qu’avait déjà souligné Cass R.Sunstein), en utilisant les réseaux sociaux comme des filtres confinant les usagers dans « a gated community, limited to a pre-screened list of like-minded individuals and groups » (138).

Aussi bien, ce n’est pas du côté des pratiques politiques actuelles permises par Internet qu’il faut chercher les « fascinating challenges » dont parlent les auteurs, mais du côté des potentialités démocratiques des protocoles. Ceux-ci, on l’a vu, ont pour caractère essentiel l’invisibilité, qui leur confère leur pouvoir : « the more ignorant people become about the underlying infrastructures delivered by the Internet, then the more influential that system(s) would become » (169). Mais une société démocratique peut prendre conscience de cet état de choses et poser la question de la visibilité de ces protocoles : « how might we make visible and critique the intentional and unintentional… barriers that direct the flow of online activity and encourage uncritical, instrumental navigation online ? » (114). Les questions essentielles que posent l’existence des protocoles d’Internet (que rendent-ils possibles ? qu’interdisent-ils ? comment déterminent-ils le contenu auquel accède l’usager ? à quels niveaux ? quelles données concernant l’usager stockent-ils, et où ? quel est leur degré de transparence et le contrôle que le citoyen a sur eux ?, etc.) sont autant de défis à la pratique démocratique. C’est en posant ces questions qu’une société démocratique s’engage dans la voie du renforcement de l’espace public : « a generalisation of competence of the informed citizen with the Internet, the autors would argue, would start with at least these questions. If a citizen cannot engage the Internet at this level and relies solely on recipe knowledge, then they cannot in all honest be called informed » (117).

Poser la question de la gouvernance d’Internet, au sens le plus large du terme, est donc pour les auteurs le seul moyen de sortir des discours utopiques (les protocoles d’Internet vont étendre et approfondir la démocratie) et réactionnaires (ils sont une menace pour la démocratie) : « the next step… is to create transparent algorithms that can assist deliberative democratic process on the Internet and, perhaps more importantly, expand the capability of citizens to undestand the effects of the material technology of the Internet on their decisions and their identities » (171). Concrètement : nous pouvons construire des protocoles qui n’enferment pas les citoyens dans des sphères où ils ne rencontrent plus que l’écho de leur propre voix, qui n’exploitent plus leurs données personnelles et, surtout, qui ne leur ôtent plus la capacité de juger et modifier les outils qu’ils utilisent.

Reprenant une idée de Galloway, les auteurs estiment que les protocoles actuels « are driven at present not by policies or regulations that want to expand a public sphere but by logics of ease in the very material creation of the Internet » (118). Cette « logics of ease » n’est pas dénoncée par les auteurs comme un mal intrinsèque, ou une conspiration capitaliste. Elle a simplement des effets, qu’il faut comprendre et transformer de manière à ce que les protocoles d’Internet renforcent l’espace public dans le sens d’une « genuine communication » et d’un « collaborative knowledge building » (118). Les protocoles actuels, qui semblent suivre « the easiest and thus the most logical approach », cachent ou rendent moins désirables des protocoles alternatifs, qu’une société démocratique doit rendre à nouveau visibles.

Prolongeant des analyses de S. Coleman au sujet de la BBC, les auteurs en viennent à envisager en particulier la création d’un public search engine, qui « would need to keep transparent the coding behind it and the organizing logic and intent of the algorithms that run it – keeping the purpose and practice of these open for the public deliberation and input by all. Relevance would then be determined by public, not commercial, needs (including the the design of the information retrieval system) » (175).

 

Il me semble qu’une telle proposition suscite deux interrogations distinctes.

La première est de savoir si les auteurs, qui dénoncent les utopies qui ont accompagné le développement des protocoles d’Internet, ne proposent pas à leur tour une mesure dont on peut se demander si elle est faisable et souhaitable. Á supposer qu’un tel moteur de recherche public puisse jamais voir le jour, quelles seraient ses chances de succès et sa contribution effective au développement de l’espace public démocratique ?

Je ne m’engagerai pas davantage dans cette première interrogation. La seconde me paraît moins visible mais tout aussi importante. Les auteurs, en reprenant sans distance critique les analyses d’Habermas relatives à l’espace public, n’érigent-ils pas une conception particulière de la démocratie comme la seule possible, cela sans la moindre justification? L’utopie pourrait bien être à chercher non pas dans telle ou telle mesure préconisée par les auteurs (la construction d’un moteur de recherche public, par exemple) mais dans l’idée que l’espace public démocratique est un espace universel où débattent des sujets rationnels pleinement informés. Une telle conception de la démocratie a, on le sait, été souvent critiquée (entre autres, vigoureusement, par M. Walzer dans Politics and passion). On peut à juste titre se demander si cet agir communicationnel, pour reprendre le terme d’Habermas, n’idéalise pas l’espace démocratique réel (les intellectuels ont souvent tendance à penser le débat démocratique à l’image du colloque universitaire – en l’idéalisant fortement, d’ailleurs). Il est symptomatique que les auteurs, parce qu’ils suivent Habermas sans le questionner, présentent comme des évidences empiriques ce qui ne va pas du tout de soi : que les citoyens « expect a public culture of shared knowledge, values and points of reference », qu’ils rejettent les pratiques par lesquels les hommes politiques « buy citizen votes and their power through the Internet » par des campagnes électorales onéreuses et d’habiles manipulations, etc. Il y a, derrière ces assertions et d’autres du même type (175-176), une certaine naïveté qui a pour effet de tracer une ligne contestable entre les pratiques politiques réelles, incluant celles qui passent par les protocoles actuels d’Internet – pratiques bien hâtivement qualifiées de contraires à l’éthique régissant la démocratie – et des pratiques idéales, celles au nom desquelles les auteurs proposent de réformer les protocoles d’Internet. Il est clair, par exemple, que si l’on suit les auteurs dans la conception qu’ils se font du citoyen informé (comme un citoyen dont l’accès à l’information n’est pas limité par des protocoles l’enfermant dans une perspective étroite), on ne peut qu’en venir à préconiser un moteur de recherche qui « can be used to carefully manage and maintain a representative sample of the most relevant and broad-reaching commentary and developments on any topic or issue » (139). Mais cette opposition entre des citoyens enfermés dans des horizons étroits et des citoyens pleinement informés « on any topic or issue » est-elle pertinente ? N’y a-t-il pas, derrière une telle opposition, le mythe d’un citoyen pleinement informé ? Qu’est-ce qu’être pleinement informé et pleinement informé sur tout ? Est-ce vraiment cela, être un citoyen éclairé, dans nos démocraties réelles ? Avec ces questions, c’est l’idée même que se forme Habermas de l’espace public démocratique qui perd de son évidence.

On peut penser que la critique que j’avance ici est par trop conservatrice. Elle pourrait rejoindre celle de Michael Schudson :

Citizens can be monitored rather than informed. A monitoral citizen scans (rather than reads) the informational environment in a way so that he or she me be alerted on a very wide variety of issues for a very wide variety of ends and may be mobilized around those issues in a large variety of ways… Monitorial citizens tend to be defensive rather than pro-active. They are perhaps better informed than citizens of the past in that, somewhere in their heads, they have more bits of information, but there is no assurance that they know at all what to do with what they know. They have no more virtue than citizens of the past – but not less, either » (« Changing Concepts of Democracy », MIT Communications Forum, 1998).

Mais même si le point de vue de Schudson est précieux (tout ce qui peut nous mettre en garde contre l’utopie est bienvenu) ma critique est différente de la sienne. Il ne fait pas de doute, comme l’a brillamment montré Pierre Rosanvallon dans La contre-démocratie, que les formes modernes d’activisme, indépendamment même de l’utilisation des outils offerts par Internet, peuvent dégrader les contre-pouvoirs indispensable à toute démocratie et engendrer ce que P. Rosanvallon nomme une impolitique (et Schudson des actions « defensive rather than pro-active »), c’est-à-dire des actions visant tout au plus à surveiller le pouvoir, à s’opposer à lui, à l’affaiblir, mais renonçant à toute politique positive orientée vers le bien commun. Il ne s’ensuit pas, cependant, que l’action des citoyens, dans nos démocraties, soient condamnées à cette impolitique, comme Rosanvallon le dit lui-même fortement à la fin de l’ouvrage. Le scepticisme de Schudson semble bien reposer, finalement, sur le même présupposé que l’utopisme de nos auteurs (un utopisme d’ailleurs modéré, quand on pense à d’autres variantes, plus exubérantes, qui ont accompagné la construction d’Internet). Ce présupposé consiste à opposer la sphère de l’universel (l’espace public habermasien, lieu de la délibération rationnelle) et les multiples sphères du particulier (celles où les citoyens se mobilisent en faveur de telle ou telle cause) ou, pour le dire autrement, à opposer « genuine communication » et « uncritical, instrumental navigation on line », comme le font trop souvent les auteurs de l’ouvrage. Si l’on pense l’espace public démocratique d’une autre manière, en rupture avec l’idéalisation qu’est le modèle délibératif, si l’on considère qu’il est constitué de sujets non pas individuels mais collectifs (institutions, partis, syndicats, groupes de pression, associations de la société civile, etc.), dont le savoir et la rationalité sont limités (comme en témoigne l’importance, dans la vie politique, des croyances, des symboles, des émotions et des passions), on sera amené à envisager de manière plus positive et nuancée les effets des protocoles d’Internet sur la vie publique (pour une étude fine de ces effets, de leurs promesses et de leurs limites, cf. Dominique Cardon, La démocratie Internet).

Pour revenir au titre de l’ouvrage : ce qu’il y a de plus nouveau dans cette étude est sans doute l’insistance particulière des auteurs sur la nécessité, dans nos sociétés démocratiques, de rendre visibles les protocoles que nous utilisons quotidiennement, d’en mettre clairement en évidence les effets, de manière à pouvoir les utiliser davantage au service des pratiques démocratiques. Mais comme toute réflexion sur les rapports d’Internet et de la démocratie, la réflexion des auteurs engage également une conception de la démocratie, qui ne me semble pas, en l’occurrence, la seule possible – ce qui relativise à mes yeux la pertinence des mesures qu’ils proposent (un moteur de recherche public, par exemple).

 

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