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15 juin 2011

Sur « Cultures du numérique » (Communications, n°88, 2011)

Le récent numéro de Communications (n°88, 2011), dont le maître d’œuvre est Antonio A. Casilli (Centre Edgar-Morin HAC EHESS/ CNRS) a, entre autres mérites, celui de sortir des sentiers battus. On y trouvera des approches inattendues de la culture numérique (une description fine de l’e-santé, par D. Dupagne, par exemple, ou une synthèse sur le Net art, par J.P. Fourmentraux) ainsi que de très bons articles sur des thèmes plus classiques mais traités de manière à la fois synthétique et, parce que nuancée, nouvelle (« Édition électronique », par P. Mounier et M. Dacos, « Administration électronique », par P. Dagiral, « Prosumer », par G. Beaudouin, qui analyse avec précision les nouvelles formes de consommation-production). Tout au plus peut-on regretter que certains phénomènes qui commencent à être ici et là étudiés, par exemple la violence sur Internet (cf. le récent The Offensive Internet, de M. Nussbaum et S. Levmore), ou encore la cybercriminalité, ou l’activisme du type de celui d’Anonymous, ou de Lulz Security, qui sont une des dimensions de la culture numérique, ne soient pas envisagés dans ce numéro (il est vrai que les derniers développements de cet activisme sont particulièrement récents).

L’article intitulé « Propriété intellectuelle » (F. Rochelandet) réussit le tour de force de présenter en quelques pages l’essentiel de la question. Il s’agit d’une synthèse très équilibrée qui emporte l’adhésion (même si j’ai du mal à suivre l’auteur dans la proposition finale, celle d’un système de licences où « les individus pourraient faire des dons directement aux auteurs selon la valeur qu’ils attribuent à leurs œuvres, dons qu’ils pourraient ensuite déduire fiscalement » – opération dont la faisabilité me paraît pour le moins douteuse).

L’article « Réseaux sociaux sur Internet » (D. Cardon, par ailleurs auteur de l’excellent livre La démocratie numérique) fait une description très fine des diverses formes de conversation dans les réseaux. La fin de l’article (pages 146-147) propose une grille de lecture très convaincante, d’une part de l’affaiblissement de la frontière entre l’espace public traditionnel et celui de la conversation ordinaire (en opposant la lecture républicaine, qui se désole de cette disparition de la frontière entre professionnels et amateurs, et celle qui voit en ce phénomène un empowerment des citoyens) – d’autre part de la manière dont Internet recompose l’espace public en sollicitant les affects et la subjectivité des internautes (en opposant une lecture biopolitique, qui voit dans ce phénomène de nouvelles formes de domination, à la suite de Foucault, et une lecture que l’auteur nomme par la pollinisation, qui insiste davantage sur ses conséquences positives : « les coopérations sur Internet produisent des externalités positives pour l’ensemble de la collectivité : une intelligence collective, des biens communs qui ne peuvent être appropriés par l’État ou le marché, de nouvelles formes d’échanges culturels »). La fin de l’article, très nuancée, tente de montrer que chacune de ces interprétations peut contenir une part de vérité, tant les phénomènes que l’on range sous le titre de culture numérique sont ambivalents : on assiste à « un refus de plus en plus affirmé par les individus… de s’en remettre à d’autres pour choisir, organiser et hiérarchiser l’information », mais, en même temps, « en augmentant la compétition entre les individus en quête de reconnaissance, les réseaux sociaux de l’Internet contribuent aussi à uniformiser les manières de se présenter, de se singulariser et d’agir les uns envers les autres ».

Cette sensibilité aux ambivalences et contradictions de la culture numérique, signe d’un point de maturité atteint par la réflexion sociologique sur Internet, caractérise d’ailleurs la quasi-totalité des interventions. Pour ne citer qu’un dernier exemple, N. Auray, dans son article intitulé « Solidarités », met très clairement en évidence les contradictions des communautés créatives : de jeunes musiciens peuvent témoigner d’une générosité radicale, en rendant leurs œuvres librement téléchargeables, tout en se livrant à une concurrence acharnée pour accéder à une parcelle de visibilité sur les plates-formes de réseau social, le numérique exacerbant cette lutte pour la gloire ou l’attention.

Ce court volume, j’espère l’avoir fait sentir, est un instrument précieux pour mieux comprendre notre présent numérique et éclairer nos choix.

 

 

 

16 mai 2011

Sur « La révolution du livre numérique »

Filed under: Internet,Livre numérique — Auteur @ 17 h 47 min
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M. Tessier, B. Racine, J-N. Jeanneney, F. Samuelson, B. Fixot, T. Cremisi, L. Ferry : La révolution du livre numérique (Odile Jacob, 2011).

Ce livre, qui réunit des contributions de tous les acteurs du livre numérique (bibliothécaires, éditeurs, agents littéraires, experts, etc.) est sans doute la meilleure introduction, à ce jour, à l’ensemble des espoirs que le livre numérique suscite et des problèmes qu’il pose. Non que l’ouvrage soit complet (on regrettera par exemple qu’il n’y ait pas une ligne sur l’utilisation pédagogique du livre numérique et sur l’édition scolaire, et seulement une vague allusion à l’immense intérêt que le livre numérique fait naître dans les pays en voie de développement). Mais il présente de manière remarquablement claire quelques débats fondamentaux (sous quelles conditions les bibliothèques peuvent-elles collaborer avec Google pour la numérisation de leurs livres ? faut-il, et comment peut-on, mettre en place, en France, une plate-forme unique du livre numérique ? qui doit déterminer le prix du livre numérique ? quel doit-être son taux de TVA ? etc.).

Les interventions les plus stimulantes sont, à mes yeux, celles qui refusent de s’enfermer dans des dichotomies simplistes (celle l’ordre et du vrac dans l’accès aux données, par exemple). Marc Tessier, en particulier, montre qu’il est possible et nécessaire d’articuler les modes d’organisation cohérents (ceux des grandes bibliothèques) et la liberté de butiner le patrimoine sur les moteurs de recherche, et que cette articulation va dans le sens de l’intérêt du grand public, des auteurs et des éditeurs. Il plaide, comme Bruno Racine, pour une collaboration exigeante avec Google (en attirant en particulier l’attention, comme dans les divers rapports dont il a été le maître d’œuvre, sur la nécessité, pour les bibliothèques, de ne pas confier à Google l’exclusivité sur le patrimoine, tant du point de vue du mode d’accès que de la conservation et de la commercialisation des fichiers). A remarquer, une excellente analyse, par Bruno Racine, du sens et de l’enjeu de la numérisation, par Google, des œuvres protégées par le droit d’auteur, et des procès en cours à ce sujet, tant aux États-Unis qu’en Europe (68) et une bonne synthèse, dans l’intervention de François Samuelson, des problèmes que pose l’exploitation des droits numériques (128).

On peut trouver nettement moins convaincantes les interventions qui, comme celle de J-N. Jeanneney, opposent mécaniquement l’ordre au vrac, au risque de sous-estimer les compétences et l’autonomie des citoyens et de prôner une conception paternaliste de la culture (« Il me semble en effet qu’une profusion non organisée, non classée et non inventoriée n’a guère d’intérêt, surtout pour les néophytes, qui ont justement besoin d’être guidés (…). Vous et moi, nous appartenons à une génération formée à un autre type de culture, il nous est donc aisé de nous orienter dans le vrac car nous savons ce que nous recherchons (…). Nos enfants, eux, possèdent la plupart du temps une culture « zapping » plus morcelée et, parfois, plus superficielle, même si elle n’est pas forcément moins riche »).

Un regret : très peu d’interventions abordent avec précision la question de la nature du livre numérique et s’attachent à décrire le type d’objet dont il s’agit. B. Racine remarque, sans vraiment développer ce point, que le livre numérique n’est pas un fac-similé d’ouvrages existants, qu’il va sans doute évoluer dans le sens d’une production hybride (avec image, vidéo, musique, etc.) et interactive, à tel point qu’on peut se poser la question de savoir s’il s’agit bien « du même objet ». Teresa Cremisi est la seule à consacrer une description précise à ce sujet, sur l’exemple, en particulier, de la bande dessinée et du roman, vendu par épisodes, sur les mobiles. Mais il est clair que la portée de ce phénomène n’est pas perçue de la même manière par tous (l’éditeur B. Fixot, de manière symptomatique, conçoit ce nouveau type d’objet comme la juxtaposition d’un livre traditionnel et d’un « enrichissement multimédia des contenus »). L’intervenant apparaissant sous le nom de Conseil d’analyse de la société fait remarquer à juste titre qu’il y a là une manière de sous-estimer la nouveauté du livre numérique. Il me semble évident que certains des problèmes commerciaux et juridiques abordés dans l’ouvrage souffrent de cette conscience insuffisante de la nouveauté de cet objet qu’est le livre numérique.

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