LE FIL DES PAGES

6 août 2011

Sur « The Googlization of Everything » (Siva Vaidhyanathan)

The Googlization of Everything (And Why We Should Worry)

Siva Vaidhyanathan

(University of California Press, 2011, Amazon Kindle edition)


Plusieurs ouvrages récents sont consacrés à la customization (ou personalization) des moteurs de recherche (Google) et des réseaux sociaux (Facebook). Je publierai prochainement un compte rendu au livre d’Eli Pariser, The Filter Bubble, (The Penguin Press) et à d’autres, éventuellement.

Le livre de Vaidhyanathan se place d’emblée sous le signe d’une déception face à l’évolution d’Internet, qui se serait éloigné de l’utopie initiale pour devenir le lieu de « both anarchy and oligarchy ».

Il y a, dans cet ouvrage prolixe et répétitif, beaucoup d’informations et d’analyses que l’on peut retrouver un peu partout ailleurs, pas mal de lieux communs, des naïvetés (l’auteur semble s’étonner de ce qu’une recherche sur Google sur le mot God ne donne pas des résultats satisfaisants – mais qui aura jamais l’idée de faire une telle recherche ?), une tendance parfois paternaliste aussi, qui conduit l’auteur à avancer des arguments discutables (il objecte à la politique de privacy par défaut de Google que la grande masse des utilisateurs n’est pas capable de gérer activement les options proposées par le moteur de recherche : « merely setting up a menu with switches does not serve the interests of any but the most adept, engaged, and well informed », 1690-17 – ce qui est loin d’aller de soi : il se pourrait que les internautes qui ne modifient pas les options en question les trouvent utiles, ou sont totalement indifférents).

La perspective de l’auteur n’est cependant pas celle d’une hostilité systématique à Google. Il considère par exemple que Google est un filtre puissant qui fonctionne comme un nettoyeur du Net (et, dans ses relations avec les éditeurs d’images et de musique, souvent comme un garant du copyright, sur YouTube par exemple). En ce sens, il a fonction positive (même si l’auteur estime que Google, pour éviter les conflits liés à l’accusation de « contenus inappropriés », censure au-delà de ce que demande la loi américaine). Google a développé ces fonctions de régulation par opportunité, mais aussi par nécessité. Les tâches de régulation s’imposaient à une époque où elles ne pouvaient plus être effectuées au niveau national : l’auto-régulation par le marché était devenue aux USA une croyance incontestée et « the notion of gentle, creative state involvement to guide processes toward the public good was impossible to imagine, let alone propose » (807-15).

Cette ligne d’argumentation est celle de tout le reste de l’ouvrage. Toutes les fonctions assurées par Google sont, aux yeux de l’auteur, socialement nécessaires, mais elles sont biaisées par le fait que Google est devenu une entreprise commerciale et orientée vers le commerce. L’arrière-fond culturel des créateurs de Google était certes celui de l’éthique universitaire américaine, et l’entreprise en a gardé certaines caractérisistiques (« unstructured work time, horizontal management structures, multidirectional information and feedback flows, an altruistic sense of mission », 3474-81). La PageRank par consensus a son origine, on le sait, dans le critère universitaire du nombre de citations par article. Mais l’évolution de Google l’a éloigné de cette origine. Ni le fonctionnement du moteur de recherche (I) ni le projet de numérisation de la bibliothèque mondiale (II) ne sont inspirés par l’éthique initiale de Google.

(I) L’auteur décrit de manière assez précise le fonctionnement de Google comme filtre modelant nos modes de questionnement et nos listes de réponses. Il met en évidence ce qu’il estime être des biais (en faveur de la popularité par rapport à la pertinence,  en faveur des sites établis par rapport aux nouveaux sites, etc.) – mais sans jamais vraiment préciser comment un moteur de recherche alternatif pourrait fonctionner selon les critères retenus par l’auteur (comment mesurer la pertinence, au niveau de l’ensemble du Web, d’un site ?). C’est cependant, comme dans nombre de publications actuelles sur Google, la customization (ou personalization) qui retient surtout l’attention de l’auteur.

Cette personnalisation ouvre une époque nouvelle, qui nous éloigne du Panopticon décrit par Foucault. Il n’y a plus désormais d’instance centrale de surveillance.  Il serait plus pertinent de parler d’un Cryptoticon : « we don’t know all the ways we are being watched of profiled – we simply know that we are » (2135-42). Cette personnalisation, loin de ne nous empêcher d’être nous-mêmes, nous incite plutôt à nous individualiser (« express yourself »), à développer notre créativité, voire notre excentricité (de manière analogue, les caméras de Londres favorisent les conduites excentriques, comme l’ont établi certaines études sociologiques). Car la créativité et l’excentricité sont financièrement rentables (la publicité pouvant adresser des produits de niche aux individus ainsi mieux ciblés). Les protocoles de Google ou Facebook, à la différence de ce que faisait la Stasi, recherchent les individus à forte identité, subversifs, potentiellement dangereux. Ils incitent à choisir, à se choisir (cf. les « options » et « settings » des programmes). Mais les options sont en fait strictement prédéfinies et laissent de côté des alternatives peut-être plus importantes. Certes, l’individu dispose d’une certaine maîtrise sur ces options, mais seule une minorité les utilise: « Google’s great trick is to make everyone feel satisfied with the possibility of choice, without actually exercising it to change the system‘s default settings » (2157-63).

C’est essentiellement dans le domaine universitaire que l’auteur s’attache à montrer les dangers de la customization par Google (les résultats de la recherche sont filtrés par le profil du chercheur, ce qui pourrait conduire à un appauvrissement, à un repliement de chacun sur son domaine et ses propres idées). Il me semble cependant que l’auteur ne fait pas les distinctions qui s’imposent. La personnalisation peut être très efficace pour les recherches concernant les besoins de la vie quotidienne, mais la recherche universitaire ne se fait pas, et ne se fera pas pour l’essentiel, sur Google, même si ce jugement est à nuancer en fonction des niveaux et des disciplines (sur ce point, on lira les remarquables analyses que l’auteur consacre à Google Scholar, à son fonctionnement et à son importance dans certaines disciplines, ainsi que le chapitre « The Googlization of Research »). On peut douter de l’affirmation globale selon laquelle la customization « threatens republican value, such as openness to differing points of view and processes of deliberation » (3408-15). Certes, les techno-fondamentalistes ne manquent pas, et l’on trouvera toujours quelqu’un pour penser (Jeff Jarvis, par exemple) qu’Internet va remplacer l’Université (l’auteur fait d’ailleurs une excellente critique de cette rêverie) ou révolutionner la politique en rendant caduques les assemblées délibératives de la démocratie représentative…

II) Le chapitre de loin le plus précis et le plus intéressant de l’ouvrage est celui consacré à la numérisation des livres par Google. L’auteur en retrace clairement l’histoire compliquée. Là, comme ailleurs, il défend l’idée que l’origine du pouvoir que s’est arrogé Google est à chercher dans la démission des pouvoirs publics, à l’époque du néolibéralisme triomphant. Mais alors qu’ailleurs il ne propose que très peu de solutions concrètes alternatives, il plaide précisément, ici, en faveur d’une numérisation des livres par les bibliothèques elles-mêmes, en particulier les bibliothèques universitaires. Même si l’histoire semble déjà avoir tranché, les arguments avancés sont loin d’être inintéressants (en particulier son analyse du caractère inapproprié des protocoles de recherche de Google appliqué aux livres – l’internal text searching – et son plaidoyer en faveur d’autres types d’indexation, moins rudimentaires et plus fiables).

Il n’en demeure pas moins que le cœur de l’argumentation est inspiré par un sentiment de nostalgie et d’impuissance. Les promesses de l’Internet des pionniers (d’origine universitaire et non commerciale) auraient dû être relayées par l’État : « we missed an opportunity (…) we could have coordinated a grand global projet, funded by a group of concerned governments and facilitated by the best national librairies » (3741-48). Tout n’est pas encore perdu, cependant… Nous pouvons peut-être encore reconstruire un moteur de recherche et une bibliothèque mondiale, qui rendraient possible une « expanded public sphere »… Mais la conclusion de l’ouvrage, faute de pouvoir envisager une alternative crédible à l’action de Google, fuit vers l’utopie, de manière assez pathétique : l’auteur invite les lecteurs à collaborer à un Human Knowledge Project, défini de manière très vague (et même à construire le parti politique sans lequel ce projet n’aurait aucune chance de passer dans la réalité !).

Les analyses les plus stimulantes de l’ouvrage me paraissent finalement être celles où l’auteur illustre clairement l’idée selon laquelle les protocoles de Google, qui fonctionnent de manière quasi invisible pour la plupart des internautes, modèlent notre pensée et nos comportements. L’auteur considère en effet que l’impérialisme culturel n’est pas aujourd’hui une question de contenu, mais de protocoles : « if there is a dominant form of cultural imperialism, it concerns the pipelines and protocols of culture, not its products » (2075-84). Les protocoles ne sont certes pas toujours content-neutral. Mais en règle générale le contenu est relativement indifférent : « What flows from North to South does not matter as much as how it flows, how much revenue the flows generate, and who uses and reuses them » (2084-91).

L’emprise de Google sur nos pensées et nos comportements est à chercher à un autre niveau, celui du cadre, non celui du contenu : « Google defaults and ways of doing spread and structure ways of seeking, finding, exploring, buying and presenting that influence (though they do not control) habits of thought and action. These default settings, these nudges, are expressions of an ideology » (2084-91). Cette idéologie est clairement définie et assumée par Google. Sa valeur suprême est la « free expression » (c’est cette idéologie qui sous-tend, au-delà de Google, aussi bien la rétention, vente et publication des données privées, que des outils comme Google Street View, par exemple). L’auteur rappelle que cette valeur n’est pas acceptée facilement dans certains pays, même démocratiques (cf. les réactions, en France et en Allemagne, contre Google et l’accès qu’il permet aux sites antisémites). Google Street View, on le sait, suscite des réactions indignées en Allemagne ou au Japon, en raison des traditions culturelles de ces pays (au Japon les rues desservant les résidences sont considérées comme relevant de la vie privée et ne doivent donc pas être filmées). C’est pourquoi il existe une réaction démocratique contre Internet, que l’auteur perçoit fort bien : « The Internet censorship club is expanding and now includes a growing number of democracies. Legislator are under growing pressures from family groups to do something  in the face of all the threats sloshing around the Internet, and the risk of overstepping is high » (Rebecca MacKinnon, cité en 2505-11).

Il me semble cependant que l’auteur a tort de parler des « liberal values espoused by techno-fundamentalism and corporations such as Google », valeurs qui trouveraient des résistances dans certains pays démocratiques. Savoir ce que sont les valeurs libérales est certes un vaste sujet… Mais l’auteur semble ignorer que de nombreux juristes et philosophes, qui sont loin d’être des technophobes, dénoncent, aux États-Unis même, certains abus rendus possibles par les technologies nouvelles justement au nom des valeurs libérales, en particulier de la liberté (cf. S. Levmore et M.Nussbaum, The Offensive Internet, qui oppose à la conception de la libre expression qui inspire Google celle de la Constitution américaine, pour laquelle la liberté d’expression ne peut pas être absolue). L’idéologie de Google a certainement plus à voir avec les intérêts commerciaux et corporatistes (ceux des métiers de l’informatique) qu’avec les valeurs libérales.

On peut dire cela sans diaboliser Google et sans estimer, comme l’auteur, qu’il faut reconstruire ex nihilo les moteurs de la recherche ou une bibliothèque numérisée mondiale… Cette idée me semble la principale faiblesse de l’ouvrage, qui le condamne à la nostalgie (une idéalisation de l’Internet des pionniers), à l’impuissance et à l’utopie. On peut douter de la capacité des États à construire un moteur de recherche alternatif ou à numériser la bibliothèque mondiale (et l’auteur semble bien en douter aussi)… S’il en est ainsi, la seule voie possible me semble celle de la régulation, par des citoyens vigilants (Google et Facebook n’ignorent pas qu’ils sont eux aussi sous le regard des citoyens) et des États libéraux vigilants.

Propulsé par WordPress.com.